Ce 24 septembre, c’est avec une peine immense que nous avons appris le décès de Monsieur Gérard Violette. Depuis 1985 jusqu’à 2008, il a été le Directeur du Théâtre de la Ville, dont il fut, d’abord, dès 1968, administrateur, sous la houlette de Jean Mercure.

Je n’ai pas envie, ici, d’écrire une « nécrologie » , et ce pour deux raisons : la première est que je n’arrive pas encore à réaliser et surtout à admettre ce départ trop douloureux pour moi comme pour le monde de la danse ; la seconde est qu’il a tant fait, tant milité généreusement, pour un nombre incalculable de chorégraphes et danseurs français, belges, allemands, que la liste exhaustive de tous ceux qu’il a mis en lumière serait forcément un aplatissement objectivant de ce que ressentent les artistes à ce jour.

Je vous rappellerai pourtant que sans lui, Pina Bausch n’aurait certainement pas eu la visibilité qu’elle eut en France dès les années 80, étant donné que c’est lui qui a découvert son travail en Allemagne et vu el lui la source d’une théâtralité émouvante et magistrale qui allait influencer toute la jeune danse, française et internationale. Je vous redirai quand même que sans lui, le groupe Sankai Juku, présent tous les ans au Théâtre de la Ville, n’aurait pas connu un si grand partage avec le public parisien : pour Ushio Amagatsu, en effet, se rendre chaque année au Théâtre de la Ville signifiait « une évidence, car « Sankai Juku » signifie « le Théâtre de la mer et de la montagne, et le Théâtre de la Ville est en face de la Seine et en bas de la Montagne Sainte-Geneviève »…
Mais nous ne parlons seulement de raisons géographiques. En effet, les artistes, de manière générale, répondaient, avant le fait d’être présentés en ce lieu prestigieux et essentiel à la danse, comme au théâtre et à la musique du monde, à l’invitation d’un grand homme.
Toujours présent, depuis les balbutiements d’une création jusqu’à sa finalisation, auprès des artistes, Gérard Violette les a protégé, défendu, tout en les guidant dans leurs choix.
C’est en grande partie lui qui a inventé la notion de « feuille de salle », gratuite, de qualité, pour préparer les spectateurs à ce qu’ils allaient voir.
Car le public était toujours pris en vue dans ses choix. Ce Monsieur a toujours pris la décision d’ouvrir le regard du spectateur, avant l’ère de la « sensibilisation » et des différentes méthodes de présentation de l’art contemporain aux spectateurs non avertis.
On le voyait toujours aux premières, et aussi aux dates suivantes des représentations.
Il applaudissait à tout rompre, riait, jubilait jusqu’au départ prématuré de certains, car il assumait le choc de quelques-uns comme faisant partie du jeu : celle de sa prise de risque.

En 2008, il nomme Emmanuel Demarcy-Mota à sa suite, mais on le voit régulièrement se rendre en salle. C’est une question d’habitude : pendant toutes les années de sa direction, il fut toujours présent avec sa charmante épouse, bonhomme et affectueux avec les critiques, les danseurs, les abonnés. Ses cocktails de « première » étaient à chaque fois, au sous-sol du théâtre, d’heureux et arrosés « happenings » où les acteurs et témoins de l’art vivant se rencontraient, faisaient « des affaires » parfois, mais jamais sans le sens de la fête…parfois jusqu’à une heure avancée de la nuit !
C’est ce souvenir qui doit me rester vivant pour ne pas pleurer, ainsi que celui de la dernière fois où je l’ai vu, au Zimmer, en face du théâtre, il n’y a que quelques mois. Il avait l’air heureux. Je m’étais permise de le remercier, au nom de tous les passionnés de danse, pour tout ce qu’il avait fait pour nous : la découverte au grand jour en vrac de Rizzo, Platel, Vandekeybus, Sidi Larbi Cherkaoui… pour ne citer qu’eux. Et, comme à son habitude, il m’avait répondu par une question : « mais comment tu vas, toi ? »

Eh bien aujourd’hui je ne vais pas bien. Et je suis loin d’être la seule. Vous avez été rappelé le jour où l’otage français en Algérie fut assassiné, le jour de la nouvelle année hébraïque, et, à titre ô combien moins essentiel, la veille du jour de mon anniversaire ; il est baigné de larmes en vous écrivant, espérant que vous l’entendiez : « Au nom de tout l’art contemporain, merci. » De tout mon cœur.

Votre Bérengère Alfort

 

Photo : DR