Portrait d’une jeune chorégraphe pour sa troisième création, à voir prochainement à Suresnes Cités Danse (15 janvier-8 février) :

Coupe garçonne pour un visage diaphane, yeux clairs et perçants qui vont droit au but : on sent chez Jann Gallois une détermination, pas seulement physique, à vouloir déplacer les montagnes. Baignée par les notes, les instruments, et les partitions depuis sa plus tendre enfance, façonnée à la musique classique au conservatoire comme il est de raison dans sa famille de musiciens, la jeune femme préfère les virages à 180 degrés plutôt que les chemins tout tracés. Et ce qui aurait pu rester une lubie d’adolescente rebelle est devenu une force. Il y a dix ans, sa rencontre avec la danse lui fait l’effet d’une bombe, qu’elle laisse exploser sur les trottoirs des Halles à Paris… le hip hop devient sa vie.

Voir Jann Gallois danser, c’est se trouver face à un corps hybride, où la finesse de ses articulations et la délicatesse de ses membres rivalisent avec une force interne très puissante. Son rapport au sol, élastique et enraciné, échappe aux motifs et postures attendus du break, et pourtant semble s’y inscrire pleinement. Sa grâce féline se développe dans la souplesse, pour mieux se disloquer dans des déboîtements de corps qui osent casser la ligne fluide et agile de ses gestes. Elle n’hésite pas une seconde lorsqu’il s’agit de s’engouffrer dans des torsions, des grimaces et autres cris du corps… Mais d’allure mutine et sage à la fois, elle est parfaite en Juliette, son premier grand rôle chorégraphié par Sébastien Lefrançois (Roméos et Juliettes, créé en 2008 pour Suresnes Cités Danse). Puis, avec Sylvain Groud, Angelin Preljocaj ou Kaori Ito, elle met son corps au service d’écritures bien plus inattendues pour elle. Mais, on l’aura compris, son cheminement est celui d’une jeune femme qui n’a de cesse de s’affranchir. Bien assise dans sa technique, bien rodée à la mécanique hip hop, bien nourrie des états de corps traversés chez les uns ou les autres, la voici qui cherche sa propre signature.

jann gallois; compact; SCD2016; suresnes cité danse; cités danse connexion 1 ;

Compact est sa troisième création en tant que chorégraphe de sa compagnie Burn Out. Multi-récompensée pour ses deux précédentes pièces, qui étaient des solos, elle expérimente ici un duo avec le danseur Rafaël Smadja. Au fil de ses recherches, on voit poindre chez Jann Gallois un intérêt pour les contraintes, physiques et psychiques, que l’on peut infliger au corps, et promptes à déclencher des états de corps et libérer une gestuelle. Avec elle, on devine toujours, en filigrane, quelque chose d’une lutte entre l’esprit et le corps. Quand ce n’est pas en décuplant les effets de la gravité (P=mg), ou en enfermant son corps dans des cadres aux confins d’un espace autant tangible que mental (Diagnostic F20.9), c’est désormais dans l’obsession du contact qu’elle creuse son écriture. Il y a un mois, le travail en cours révélait déjà la force de son parti pris : deux corps, étales, semblaient émerger d’un sommeil profond. Douce image d’un couple au sortir d’une nuit ? Jann Gallois a préféré jouer l’ambigüité d’une image trop parlante pour faire de cet attachement, symbolique et charnel, un enjeu chorégraphique et dramaturgique. Comment danser cette impossible fusion, qui empêche les corps plus qu’elle ne les porte ? On a pu voir dans leur travail des emboîtements singuliers, des figures chimériques, des métamorphoses étranges, des positions subversives. Indéfectiblement lié à l’autre, le corps cherche sa propre voie dans l’empathie tout comme dans l’émancipation. C’est un combat, une lutte, mais c’est aussi en entrelacs puissant pour dire ce besoin de chacun de prendre appui sur l’Autre. Du corps, que du corps, suffisamment aguerri pour porter son propos, qui n’a même besoin d’aucune théâtralité (ce qui est un point faible chez la chorégraphe) pour l’amener jusqu’à nous.

 

Compact, de Jann Gallois, le 16 janvier 2016 à 18h30, le 17 janvier à 15h et le 18 janvier à 21h, au Théâtre Jean Vilar, 16 place Stalingrad, 92150 Suresnes.

Tél. : 01 46 97 98 10.

Programme partagé avec A flux tendu, par le Collectif 4ème Souffle.

Festival Suresnes Cités Danse, du 15 janvier au 8 février 2016.

www.suresnes-cites-danse.com