Si le festival ouvre sa dixième édition sous la pluie, il faut entrer en salle pour conjurer la grisaille : là, c’est explosion de musiques, de couleurs, de sons, de gestes qui fendent l’espace, de joie de danser. Car avec Thomas Hauert, qui inaugure ainsi le temps fort 2016 de l’Atelier de Paris, la danse est avant tout un jeu, et la musique sa folle compagne ! Les suites du dialogue danse-musique demain, avec Alban Richard…

C’est une pièce qu’il est aisé de qualifier : vive, intelligente, ludique, drôle, dense, jouissive, immédiate, intemporelle… Avec inaudible, Thomas Hauert réussit à rendre tangible un mode d’exploration des relations danse-musique – soit l’objet d’attentions toujours renouvelées de la part des chorégraphes, qui, comme nous le montrera également Alban Richard, remettent cent fois l’ouvrage sur le métier. Avec cette nouvelle pièce, Thomas Hauert se la joue collé-serré, dans une démarche purement sensorielle, où l’écoute est à l’origine de tout. Comment l’écoute d’un son ou d’une mélodie peut-elle produire, dans le corps et instantanément, une danse ? A regarder ces six danseurs sur le Concerto en fa de Gershwin, on n’est pas loin de la danse de salle-de-bains, quand à l’abri des regards on se laisse gagner par la musique pour oser le geste décomplexé, guidé par la seule sensation de la musique. Les voilà qui surgissent d’un bras ou d’une jambe suivant l’accent du piano, optent pour un lyrisme libératoire lorsque les violons s’affolent, marquent le pas du rythme de la mélodie… Comme possédés par les élans musicaux, leurs mouvements en sont une traduction littérale, un défouloir qui ose le dégingandé, le roulé-boulé, la course sans but, le geste loufoque. Qu’importe la forme, pourvu qu’ils gardent l’ivresse de cette musique ! C’est, pour le public, le spectacle d’un monde de liberté totale dans la contrainte musicale et de joie désinhibée, qui semble débarrassé de tout jugement mais provoque tout de même chez lui le sourire : poussée au maximum, cette danse ne peut-elle pas virer au kitsch, et son excentricité se retourner contre elle ?

Au premier pla, Thomas Hauert, chorégraphe et interprète de sa pièce Inaudible © Grégory Batardon

Au premier plan, Thomas Hauert, chorégraphe et interprète de sa pièce inaudible © Grégory Batardon

Thomas Hauert, en effleurant doucement la caricature, nous parle en filigrane de l’histoire séculaire de l’assujettissement de la danse à la musique. Il pousse la logique au plus loin pour mieux la déconstruire. Car il ne faut pas s’arrêter à ce qui pourrait demeurer un jeu, le grand amusement d’une danse mue dans l’immédiateté de la musique. L’œuvre chorégraphique de Thomas Hauert commence avant tout par la construction d’une écriture qui surpasse l’improvisation, gagne les corps par son intense précision, marque l’espace par des déplacements rigoureux, affine le geste par une infinité de détails, et joue sur la conscience aigüe des corps entre eux. En second lieu, par ses choix musicaux, le chorégraphe nous fait accéder à une dimension de l’interprétation captivante et très lisible : lorsqu’un même morceau est entendu selon différentes orchestrations, ou conduites sous diverses baguettes, ou même en version piano puis grande formation, les danseurs deviennent alors porteurs d’états de corps et d’émotions prompts à ouvrir une pluralité de mondes imaginaires. De façon nuancée, Thomas Hauert opère cette distinction par des répétitions subtiles qui mettent en branle la palette de l’interprète. Et, lorsqu’il se saisit de la composition de Mauro Lanza, Ludus de Morte Regis, il plonge les danseurs dans une forme de magma ambivalent, dont ils tenteront de se dégager par l’érection de leurs jambes. Ici, la musique contemporaine rassemble, mais ouvre le spectacle dans un chaos grimaçant et le clôt dans la tentative de faire corps en équilibre instable. Au milieu, l’exultation des corps était-elle une parenthèse enchantée ? Le monde selon Thomas Hauert reste tendu entre différents pôles pour mieux s’en amuser : ceux de la liberté et de la contrainte, et ceux du populaire et du savant, qu’il met au jour en les relativisant dans la puissance du corps dansant.

inaudible de Thomas Hauert, avec Fabian Barba, Thomas Hauert, Liz Kinoshita, Albert Quesada, Gabriel Schenker, Mat Voorter © Grégory Batardon

inaudible de Thomas Hauert, avec Fabian Barba, Thomas Hauert, Liz Kinoshita, Albert Quesada, Gabriel Schenker, Mat Voorter © Grégory Batardon

Sur le champ des relations danse / musique, c’est Alban Richard qui prend le relais avec Nombrer les étoiles, pièce créée il y a tout juste trois mois à la scène nationale de Malakoff. Au-delà de l’écoute musicale comme moteur de la danse, le chorégraphe s’est attaché à la structure même des partitions, aux signes de la notation musicale en tant que données graphiques, et au travail de l’énonciation même des poèmes jusque dans la respiration des danseurs. Il faut dire que le matériau musical choisi – des chansons d’amour courtois de trouvères et troubadours, véritables ballades des XIIIè et XIVè siècles interprétées live par l’ensemble Alla Francesca – se prête magistralement à la décomposition tant son architecture est rigoureuse. On connaît le goût du chorégraphe pour la mathématique musicale et chorégraphique. La pièce aurait pu se réduire à un exercice de style, où chaque pas reprend la rythmique, où le geste se fond dans la mélodie. Or, même si la musique se tient lisiblement dans les corps, Alban Richard a su ouvrir des territoires gestuels d’une grande beauté. Le duo d’ouverture, purement abstrait, nous parle, à l’instar du poète Guillaume de Machaut, de la puissance de « l’amour de loin », quand toute une relation se tient dans la respiration, dans cette colonne d’air qui peu à peu ploie le corps pour l’emporter vers l’impossible bouche-à-bouche. Ailleurs, le chorégraphe met l’accent sur ce qui meut le corps, que ce soit la pointe d’un coude ou l’attache d’un poignet, qui, sans aller au-delà de la sphère du corps, joue sur la retenue. Le cheminement au sol s’inscrit sur le rythme des syllabes, tandis que l’ornementation des bras, des mains, jusqu’à la tête, provoque courbes et spirales. Le mouvement se propage par contagion, cherchant dans le corps des antagonismes fertiles. La pièce, qui se termine comme un chant d’adieu, est une montée en puissance qui attendra son explosion pour mieux repartir dans la douceur. Une belle métaphore de l’amour, qu’Alban Richard veut percer à jour, malgré les grondements du monde qu’il ne néglige pas de faire remonter.

 

Nathalie Yokel

 

Festival June Events, du 3 au 18 juin 2016 à Paris.

Nombrer les étoiles d’Alban Richard, le 7 juin 2016 à l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre, 75012 Paris.

Tél. : 01 417 417 07

www.junevents.fr

Nombrer les étoiles , conception, chorégraphie Alban Richard , ballades médiévales des XIIIe et XIVe siècles ensemble Alla francesca : Vivabiancaluna Biffi vièle à archet et chant, Christel Boiron chant, Brigitte Lesne chant, harpes, percussions et vielle à roue , avec Romain Bertet, Mélanie Cholet, création lumière Valérie Sigward , création son Félix Perdreau ,

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