Ancien directeur du KVS (Théâtre royal flamand) à Bruxelles, Jan Goossens s’est vu confier la direction artistique du Festival de Marseille en 2015. Au terme de cette édition 2016 qui débute dans une semaine, il en deviendra le directeur général, succédant ainsi à Apolline Quintrand, sa fondatrice. Comment pense-t-il ou repense-t-il la programmation d’un tel événement aujourd’hui ? Conversation :

En tant que Belge ayant eu une action dans la politique culturelle de votre pays, quel regard portez-vous sur la politique culturelle française ?

En Belgique et particulièrement en Flandre, on a pu construire ces vingt-cinq dernières années un paysage et une politique culturels à partir de démarches, de projets, d’initiatives, qui venaient soit d’artistes, soit d’opérateurs culturels. Il y a plein de projets ou d’institutions culturelles flamandes qui sont aujourd’hui des références, nationales et internationales, construites par des individus qui ont dit : il nous faut ça. Donc, ce paysage culturel flamand a émergé globalement de manière très organique. Ensuite, le gouvernement s’est mis dans une position où il accompagnait, où il créait les cadres et les budgets pour renforcer ce qui poussait d’en bas. En France c’est différent : ça vient d’en haut. Mais on voit aujourd’hui en Flandre les désavantages du système que j’appréciais et que je viens de décrire, parce que nous sommes en période de précarité budgétaire. La dynamique des vingt dernières années a été énorme et quantité de projets ont pu émerger, mais aujourd’hui, on se trouve dans une phase où l’on se pose plutôt la question : est-ce que l’on a besoin de tout ça ? Est-ce que certains projets n’ont pas atteint leur date d’expiration ? Est-ce qu’il ne faut pas, au lieu d’une stratégie d’émergence, une « exit strategy » pour certains projets ?

Ce que vous dîtes est très politiquement incorrect…

En Flandre, oui, ce serait plutôt rebelle de dire ça… On ne pourra pas continuer avec un système où tout ce qui reçoit une subvention structurelle une fois, l’obtient pour le reste de sa vie. Et ce sont des réflexions et des décisions qui sont très difficiles à prendre, car il y a une tradition où le politique accompagnait. Je crois qu’il va falloir évoluer vers un système qui soit plus équilibré, en dialogue avec le secteur. A Bruxelles, sans aller trop dans les détails, avec une population flamande qui ne fait plus que 10% de la population globale de la ville, il y a trois grandes institutions culturelles entre le KVS, le Kaaitheater et le Beursschouwburg, un plus petit centre d’art. Il s’agit de grandes institutions qui ont toutes les trois leurs infrastructures, et qui ont des budgets considérables. Tout cela date d’une période où la réalité bruxelloise n’avait rien à voir avec ce que l’on vit aujourd’hui. Je trouve qu’il faudrait de nouvelles initiatives beaucoup plus bruxelloises, mélangées, hybrides, métissées, pour lesquelles on n’a pas les moyens, car entretenir et accompagner tout ce qui est là prend un argent fou.

En France, j’ai l’impression que c’est très différent car beaucoup plus pyramidal, d’où la difficulté pour que de nouveaux projets ou initiatives émergent d’en bas. Je trouve que tout est très cloisonné dans des logiques administratives et politiques qui ne sont pas celles des artistes, des curateurs ou des programmateurs comme moi. Par exemple, à Marseille, ce qui me frappe, c’est que tout le monde insiste pour que ce soit un festival de danse. J’ai des difficultés à réfléchir en termes de disciplines. Ce qui m’intéresse, ce sont les artistes et leurs projets, et puis après on verra bien dans quelle discipline ils s’expriment… tout en sachant que j’adore la danse, et que la danse est une discipline hyper pertinente, et forte, et ouverte pour une ville comme Marseille ! Le problème n’est pas du tout que je n’ai pas envie de faire un festival de danse, au contraire ! Mais c’est la logique par laquelle on y arrive. Je pense tout d’abord en pertinence artistique et seulement après en discipline, et j’aime les institutions qui permettent ça, qui ont cette ouverture, et qui sont équipées pour accompagner ce qui est métissé, ce qui est hybride. Je pense d’ailleurs que c’est de plus en plus la réalité de nos chorégraphes, comme Alain Platel ou Meg Stuart.

Oui, mais vous ne citez pas de chorégraphes français, ce qui révèle bien notre façon de cloisonner les choses…  Comment allez-vous jouer avec ça, tout en restant attaché à l’identité, et donc à la dénomination du festival en lui-même ?

Pour moi, le défi n’était pas d’écarter l’existant, au contraire, je suis très content et fier de l’outil dont j’hérite. Je trouve surtout qu’un festival de danse et des arts multiples est très pertinent dans cette ville de Marseille. Le défi est de conserver ou de respecter cet héritage de manière ouverte et créative, et de se poser la question, à l’intérieur de ça, de ce qui est possible comme diversité, comme métissage. Partir d’une pratique artistique internationale qui est quand même de plus en plus hybride, en prenant en compte la réalité de cette ville, qui est le contraire d’homogène, de pure, et de bien cloisonnée.

A Bruxelles, il y a aussi une forme de multiculturalisme qui s’exprime d’une autre façon qu’à Marseille, mais on retrouve ce bouillonnement, ce foisonnement…

Ce sont des villes avec beaucoup de différences, mais il y a des affinités. Dans mon choix de venir à Marseille, la réalité de cette ville a joué un rôle énorme. Je la reconnais en venant de Bruxelles. Elle est hybride, elle nous pose la question de la culture dominante : est-ce qu’elle existe encore dans cette ville, est-ce que qu’il ne s’agit pas plutôt d’une ville de minorités ? Comment construire des espaces partagés dans cette ville ? Comment construire un avenir commun en sachant qu’on ne partage pas de passé ? C’est vraiment la grande question à Bruxelles et je crois qu’elle est très vive à Marseille aussi. Il y a ces points communs entre ces deux villes, même si elles ne se trouvent pas au même endroit en Europe.

Quand l’une regarde vers le sud, l’autre se tourne-t-elle davantage vers le nord ?

Exactement. A Bruxelles j’avais besoin de me sortir de ce rapport entre flamands et francophones qui reste très compliqué. Et puis la place de Bruxelles dans le projet européen aujourd’hui ne m’inspirait plus, trop enfermé sur lui-même. J’avais besoin d’aller dans un endroit moins central, plus à la marge. Mais tout dépend de la perspective que l’on veut bien adopter : si l’on regarde la place de la Méditerranée dans les enjeux actuels, cela fait de Marseille une véritable capitale. La question du dialogue entre le nord et le sud, entre l’Europe, le Moyen Orient et l’Afrique m’est chère depuis longtemps.

Le fait d’avoir quitté un lieu pour conduire un festival sans lieu, change-t-il le métier même de programmateur ?

C’est une chose que je suis en train de découvrir. Après quinze ans dans une grande structure, j’avais l’impression d’avoir fait le tour, et que la taille d’une telle institution, avec son énorme infrastructure, son équipe de 80 personnes, avec ses salles qu’il faut remplir en permanence, devenait un poids plus qu’une opportunité ou qu’une force pour moi. Il était tout de suite clair que je voulais quitter Bruxelles et la Belgique, et que je ne voulais plus retourner tout de suite dans une maison. Ce qui fait la force d’un festival, c’est que c’est un temps fort, et que les choses ne peuvent pas se diluer. On peut vraiment mettre au centre du projet entier la rencontre, l’échange, et les croisements entre artistes, et avec le public, entre la ville et ce qui arrive d’ailleurs. La force, c’est peut être qu’en deux ou trois semaines, on injecte une énergie, des propositions, des idées qui ont un impact sur un paysage culturel plus général et une ville dans son entièreté. Ce qui m’intéresse c’est de ne pas avoir de lieu et de devoir entrer en dialogue avec les institutions qui sont là, grandes et petites, culturelles ou non culturelles. Ce festival ne peut qu’exister et ne peut que se développer en travaillant ensemble, et en créant une situation où tous ces partenaires sont d’une certaine manière copropriétaires du festival.

Est-ce que cela veut dire des compromis ? Comment envisagez-vous les choses ? Comme un diplomate, comme quelqu’un qui doit convaincre ?

Il y a les deux, mais j’adore les négociations. Au KVS, j’ai aussi vécu de l’autre côté de la table le même genre de négociations, avec le Kunstenfestivaldesarts. J’envisage une négociation permanente pour créer ces espaces partagés et cet avenir commun dont je parle, où il faut trouver un équilibre entre être ouvert à ce que l’autre propose, et en même temps ne pas abandonner sa mission et ses convictions. Je constate qu’à Marseille les gens sont ouverts et réagissent de façon généreuse et enthousiaste par rapport à ce que je mets sur la table. Et en même temps, je suis aussi ouvert à des propositions. L’idée n’est pas que le festival vienne les voir une fois par an en leur disant voilà ce que l’on veut programmer. Cela reste une base pour des discussions, qui aboutissent à des projets que l’on partage et dont on est copropriétaires. Et souvent, on se découvre plein d’affinités. Quand je suis allé voir Emio Greco du Ballet National de Marseille, en lui disant que j’avais ce projet de création avec Radhouane el Meddeb, nous avions sans le savoir cette volonté en commun ! Cela ne se passe pas toujours comme ça, mais je suis convaincu que des terrains d’entente sont toujours possibles, et que construire des programmations avec plein de contributions est toujours plus intéressant qu’inventer tout seul.

Vous parliez tout à l’heure d’héritage. Quel héritage revendiquez-vous de l’ère d’Apolline Quintrand, et quelles sont les nouvelles graines que vous avez envie de faire germer ?

Ce festival est une institution dans cette ville, et c’est énorme d’avoir pu l’installer et construire avec une ville qui est compliquée, d’autant plus autour d’une discipline qui n’était pas il y a vingt ans la plus évidente et la plus populaire. Désormais, je crois que tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut une nouvelle énergie, et qu’il faut développer ce festival. J’ai de grandes ambitions là-dessus, et je crois qu’elles sont réalistes et plutôt claires. La danse restera au cœur de mon projet, mais à l’intérieur, il y aura une diversité plus grande. Il est important de placer ce cœur qui est la danse dans un paysage plus hybride, multidisciplinaire. En tant que festival, l’ambition est aussi de faire vraiment une différence dans l’accompagnement des artistes, de s’engager dans des séries, des projets de création, dans des coproductions chaque année.

Augmentez-vous votre enveloppe de coproduction ?

Oui, une partie plus grande de mon budget artistique sera investi dans ce qui est coproduction et budget de création, donc un nouvel équilibre est en train de s’installer avec les accueils, qui sont très importants aussi. Quand je vois que la plupart des artistes de cette programmation 2016 ne sont jamais passés par Marseille, je me dis OK, que ce soit avec des créations, des premières françaises ou des pièces existantes, Marseille a le droit de les voir régulièrement. Je trouve la prise de risque essentielle : habituer un public au fait que ce travail de création est fragile, tout cela ce n’est pas évident, mais c’est fascinant, et c’est pour moi au cœur de mon travail de programmateur. Je suis tout d’abord un accompagnateur d’artistes, et c’est ça qui me fait vibrer. Et ce qui sera aussi très important et plus creusé encore, c’est le rapport à la ville même, en offrant des programmations plus diversifiées. Il y a déjà dans l’édition 2016 beaucoup de raisons pour que des publics qui ne se sentiraient pas tout à fait concernés puissent s’identifier au festival, mais je veux aller plus loin, en impliquant des citoyens dans certains projets. Dans ce sens-là Gala de Jérôme Bel, qui sera recréé à Marseille avec un groupe local, est un premier pas.

Cela veut-il dire davantage de projets à dimension participative ?

Oui, voir vraiment la ville, avec toutes ses populations, ces espaces publics, son passé, son présent, ses grandes questions, ses enjeux culturels et sociaux comme matière de création : c’est vraiment ça qui m’intéresse. Il faudra du temps pour ça, mais je crois que c’est là que les artistes et les projets artistiques et culturels peuvent vraiment faire une différence dans nos villes. Il est clair que cela nécessite une présence accrue d’un artiste et d’une équipe artistique sur le territoire

Quelle est cette danse venue des Etats-Unis, et qui va faire l’ouverture du Festival ?

C’est une co-création entre Peter Sellars, un homme de théâtre, et Reggie Regg Roc Gray, le grand patron de la Flex, une des grandes danses urbaines du monde d’aujourd’hui, qui puise ses origines culturelles en Jamaïque, et qui a vraiment été inventée dans toute son hybridité à Brooklyn. Ce qui intéresse Peter Sellars, qui est un homme de théâtre dont la grande passion est l’opéra, c’est que le théâtre, la musique et la danse se retrouvent et se renforcent. C’est quelqu’un qui est convaincu qu’avec le corps et le mouvement on peut parler des grandes questions d’aujourd’hui. Il a proposé à Reggie Roc et aux danseurs, qui viennent tous de la communauté afro-américaine, d’essayer de parler dans ce spectacle de toutes les tensions, toutes les difficultés, toute la douleur que ces communautés afro-américaines vivent encore tous les jours vis-à-vis de la culture dominante blanche. Il leur a demandé de parler de leur vie, et avec cette base, il a construit une sorte de dramaturgie, qui est très complète, très personnelle. Il a injecté des contenus, des scènes, en partant des danseurs et de leurs expériences à eux, sans pour autant qu’il y ait de texte, de mots, à travers les corps grâce au mouvement. C’était une vraie découverte car je trouve quand même que parfois la danse conceptuelle en Europe s’enferme un peu dans un univers très formel. Là, on sort vraiment de ça, on parle d’aujourd’hui, et on donne une vraie valeur à une danse qu’on dit souvent urbaine ou populaire mais qui en fait est d’une grande complexité et sophistication. C’est un spectacle très mélangé, qui aura toute sa pertinence à Marseille et qui nous permettra de toucher de nouveaux publics, qui se reconnaitront dans ces danses mais aussi dans des enjeux plus sociétaux.

Et il y a d’autres projets qui prennent leur source dans des expressions d’abord populaires, comme Badke par exemple, ou la musique dans Coup Fatal. Cela vous touche, cette façon qu’ont les artistes de montrer ces expressions ?

J’ai voulu montrer des corps très différents, des esthétiques très différentes, et j’ai voulu sortir d’une certaine logique… On n’est pas dans le concept, ni dans l’académisme. J’ai voulu montrer que la danse est issue d’une multitude de sources, qui ont souvent une énorme richesse et une longue histoire avec tout ce qui est tradition et folklore, comme dans Badke, mais aussi dans des cultures urbaines très métissées et plutôt récentes, comme dans Flexn ou Kinshasa Electric. En même temps, je ne néglige pas la danse contemporaine plus académique et en tant que forme d’art plus restreinte, car elle reste aussi une énorme source de beauté et de pertinence. On le voit par exemple dans le spectacle d’Eszter Salamon Valda & Gus, qui sont deux monuments de la danse moderne et postmoderne américaine, et qui ont passé des années dans les studios de Martha Graham, Merce Cunningham, d’Yvonne Rainer. Avoir tout ça, c’est éviter de s’enfermer dans une esthétique, dans une définition de la danse, dans un continent, et montrer que toutes ces danses-là, tous ces corps-là, toutes ces esthétiques-là peuvent partager un même espace, dans ce festival. Faire un festival, c’est très important pour tout ce que ça nous permet comme ouvertures, comme échanges, comme métissages.

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le projet En alerte de Taoufiq Izeddiou, qui est aussi interprète chez Bernardo Montet, et qui dirige au Maroc le Festival On Marche ?

Plusieurs choses : son corps, qui est d’une force hallucinante, et le fait qu’avec son énergie, son charisme, il arrive à aborder de vrais contenus, mais pas de manière conceptuelle ou théorique. Il sait incorporer de grandes questions, et il sait les partager de manière intense, osée et courageuse, mais aussi accessible, avec le grand public. C’est exactement ce que je souhaite pour Marseille, tout en sachant que la question précise qu’il aborde – celle de la dimension spirituelle de notre vie, dont on a vraiment besoin et qui nous manque beaucoup en Europe – est devenue avec tout ce qui se passe une question très suspecte, et qui provoque beaucoup de susceptibilités. Dans ce sens, je pense aussi au projet de Tania El Khoury, qui n’est pas un projet de danse, mais une installation. C’est une jeune artiste libanaise qui vit à Beyrouth et qui pointe le fait qu’en Syrie, on ne peut même plus enterrer les morts. Le contexte est tel qu’il n’y a plus ni le temps ni la sécurité, et qu’ils sont enterrés à la va-vite dans le jardin de la famille ou des voisins. Elle a voulu créer et leur donner un enterrement et une cérémonie d’adieu comme un dialogue entre vivants et morts, en reconstruisant l’histoire d’une dizaine de syriens à travers un jardin-cimetière, que l’on visite et qui nous invite à rencontrer les âmes de ces syriens morts.

Propos recueillis par Nathalie Yokel

 

Festival de Marseille et des arts multiples, du 24 juin au 19 juillet 2016.

Tél. : 04 91 99 00 20.

www.festivaldemarseille.com

Coup Fatal, de Serge Kakudji, Rodriguez Vangama, Fabrizio Cassol et Alain Platel © Chris Van Der Burght

Coup Fatal, de Serge Kakudji, Rodriguez Vangama, Fabrizio Cassol et Alain Platel © Chris Van Der Burght