Les quatre représentations de Flexn auront enflammé le théâtre national de La Criée. Cette collaboration entre Peter Sellars et les danseurs de la Flex Community de Brooklyn peut piquer notre curiosité. Mais que cache ce débordement d’énergie qui aborde la scène comme une déferlante ?

Ils ont l’énergie du hip hop, la rage du krump, et puisent leurs influences gestuelles et musicales en Jamaïque. Les seize danseurs de la Flex Community, emmenés par Reggie (Regg Roc) Gray, sont les grands représentants de ce mouvement artistique et culturel popularisé dans les années 90 par Rocky et Sandra Cummings dans un show télévisé. Le passage à la scène, avec l’implication du metteur en scène de théâtre et d’opéra Peter Sellars, et particulièrement dans le cadre du Festival de Marseille, pose certains enjeux et engage des promesses qui nous font ouvrir grand les yeux sur cette proposition. C’est d’abord dans une totale décontraction qu’ils accueillent le public, recréant sur la scène l’utopie de leur propre communauté, quand tous se retrouvent, heureux et soudés, dans les clins d’œil musicaux au reggae, autour de l’idée de danser, de se toiser parfois, mais toujours dans un souci bienveillant. C’est le moment de l’échauffement, des démonstrations, des tours de force aussi, et l’on découvre cette gestuelle proche du hip hop, qui sait repousser plus loin les limites du corps dans son élasticité, et dans les effets de jambes et de bras. Mais la particularité de cette danse résidence dans son rapport à la narration : « A l’origine, le flexn racontait des histoires », précise Regg Roc. Peter Sellars a mis un point d’honneur à partir des histoires personnelles de tous ces danseurs pour élaborer le spectacle, qui puise donc sa substance dans des expériences de vie.

Flexn de Reggie (Regg Roc) Gray et Peter Sellars, avec les membres de la Flex Community © Stéphanie Berger

Flexn de Reggie (Regg Roc) Gray et Peter Sellars, avec les membres de la Flex Community © Stéphanie Berger

L’on suit dès lors la descente aux enfers de ce groupe, qui met en scène d’abord de beaux duos d’amour mais surtout une culture du gang passant par la rivalité, les affrontements, les scènes de combats avec mises en joue, l’attrait de l’argent facile, la drogue, les règlements de compte, la loi du talion, le procès, la prison… l’enchaînement ne réserve aucune surprise, précisément collé à une réalité sociale que veulent représenter les danseurs. La forme est à l’avenant. Une bande-son de chansons particulièrement main stream évoque, en appui sur les paroles, les situations narratives. Si les danseurs ne se ménagent pas, ils ne se privent pas non plus de sur-jouer les scènes, faisant passer leur expressivité jusque dans la pantomime ou le playback des paroles. Où se trouve-t-on avec cette proposition qui flirtent avec une esthétique clip-vidéo, où se situe l’apport de l’homme de théâtre ? On n’est pas loin de tomber dans la caricature tant les signifiants sur scène se bousculent et déconnectent notre imaginaire, pour mieux nous focaliser sur la virtuosité et l’énergie sans retenue de ces corps jetés sans filtre dans la danse. Alors il faut accepter de changer son mode de pensée pour s’offrir la possibilité de rentrer dans Flexn : l’histoire, les chansons, la danse illustrative et le mime nous ramènent avant tout à une forme proche de la comédie musicale. De fait, le spectacle tient ses promesses, les interprètes jouent pleinement leur rôle et le public adhère. Alors que le Festival de Marseille s’ouvre sur cette proposition décalée, on aura trouvé dans la semaine qui s’ensuit de quoi répondre à d’autres attentes : le traitement de l’histoire, de la mémoire et de la réalité aura pris bien d’autres tours chez Eszter Salamon avec Valda & Gus, et celui de la danse communautaire une allure plus contemporaine dans le Badke de Koen Augustijnen, Rosalba Torres Guerrero et Hildegard De Vuyst. A ne pas manquer ces prochains jours : Le Gala spécial Marseille de Jérôme Bel, et les premières en France de Three studies of flesh (for a female) de Mélanie Lomoff, et de Stones in her Mouth de Lemi Ponifasio.

Nathalie Yokel

Festival de Marseille danse et arts multiples

Tél : 04 91 99 00 20

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