L’Onde, qui est autant un théâtre qu’un centre d’art, ouvre sa saison sur le Festival Immersion : un choix de spectacles et d’expos qui sont autant d’expériences pour brouiller les frontières entre les champs artistiques, et donner à voir une création libre et téméraire, comme en témoigne Gaëlle Bourges, « l’invitée danse » du temps fort.

Entre la création plastique d’Emilie Faïf, le rock poétique de Clément Bondu, le cinéma théâtral d’Anne-Cécile Vandalem, ou l’adaptation d’Alessandro Baricco par Inne Goris… les œuvres se suivent et ne se ressemblent pas, et l’Onde, Théâtre et Centre d’art de Vélizy-Villacoublay, assume la diversité tant qu’elle est porteuse d’audace et d’invention vis-à-vis de la forme. Toutes les propositions sont des créations ou des premières en Île-de-France, à l’exception du travail de Gaëlle Bourges. Mais avoir la possibilité de voir ou revoir A mon seul désir est une vraie chance, que l’Onde a saisie. Ne nous privons pas de découvrir ce chef-d’œuvre dans le chef-d’œuvre, à savoir cette variation chorégraphique sur La Dame à la Licorne, célèbre tapisserie du XVIè siècle composé de six pièces. A mi-chemin entre exposition, mise en scène littérale des corps, et atelier du regard documenté, le spectacle part d’une analyse fine des éléments picturaux. En voix off, la chorégraphe égrène les détails des scènes reconstituées, dont on suit dans les corps la résonance, par simples poses et déplacements d’un côté à l’autre de la scène, conçue comme un aplat devant un rideau de velours rouge. Les détails, la symbolique, le bestiaire nous révèlent un monde d’une grande ambivalence, pour une œuvre traitant des cinq sens et s’achevant sur la question du désir. La jeune fille, personnage principal, côtoie ardemment la licorne, censée ne jamais approcher les vierges. Le lapin, symbole de la luxure, apparaît à plusieurs reprises. Gaëlle Bourges s’amuse de ces multiples entrées en dévoilant la complexité de la pensée à l’œuvre dans cette représentation de la femme, et du monde. Mais elle le fait en laissant les corps porter les figures animales et humaines à travers une grande sobriété, que ce soit dans le silence ou dans le récit, dans la nudité ou sous leurs masques.

A mon seul désir, de Gaëlle Bourges, photo Danielle Voirin

A mon seul désir, de Gaëlle Bourges, photo Danielle Voirin

« Il ne s’agit pas de montrer un tableau, mais vraiment de ʺs’y mettre soiʺ », nous confiait Gaëlle Bourges quelques semaines avant le succès du spectacle au Festival d’Avignon. « Il y a certaines œuvres qui nous parviennent et qui ont encore une présence très vive pour l’œil du spectateur. Je travaille sur l’histoire critique des représentations, et il y a toute une façon de se représenter qui nous est donnée en héritage et qu’il est important de questionner. Comment, par exemple, cette accumulation de corps féminins nus ont construit notre rapport à l’autre sexe ». Mais ne nous y trompons pas. Si la nudité est omniprésente, jusqu’à l’ultime scène, presque tonitruante, elle n’est pas le sujet de la pièce, et tend à disparaître – tout du moins son utilisation révèle-t-elle la même ambivalence que la tapisserie. Gaëlle Bourges est une femme qui ose aller dans les tabous, travaillant dans ses pièces le corps féminin et ses représentations en toute conscience de sa portée politique, mais laissant au spectateur la liberté de son regard. « Le nu est toujours régi par le code civil, donc, littéralement, c’est politique. Mais si on entend politique au sens d’un mouvement de rébellion, le nu peut ne pas être à cet endroit-là. Si je dis que je suis dans la revendication, on va m’assigner à une place où je ne suis pas. Je laisse le jugement aux gens qui ont vu le spectacle. Au final, on ne voit plus du tout les nus, plus du tout les femmes. Nous avons des partitions d’actions à faire, et ne travaillons pas du tout sur les organes génitaux ou sur la sensualité. Laissons-les tranquilles, et travaillons sur la représentation des choses que l’on a produites ! ». Reste alors l’impression d’un voyage dans l’histoire, dans le secret des images et dans le secret des corps, toujours sur les bords de la poésie et de l’humour.

Nathalie Yokel

Festival Immersion, du 4 au 14 octobre 2016.

A mon seul désir, les 10 et 11 octobre 2016 à 20h30.

 

L’Onde, 8 bis avenue Louis Breguet, 78140 Vélizy-Villacoublay.

Tél. : 01 78 74 38 60.

www.londe.fr