Puissances au risque de l’épuisement, dans les éclats de danse, surgis à la rencontre des structures du son, de la pièce Blow the bloody doors off !

 

Il est tout à fait inhabituel que la chorégraphe Catherine Diverrès confronte son écriture de danse à une composition musicale préexistant à celle-ci de manière indépendante. A ses yeux, cet enjeu n’est pas mince. Elle rappelle qu’elle a toujours conçu que « la musique, ou dramaturgie sonore, s’invente et s’adapte au processus de la chorégraphie en train de se faire. Ce sont des processus et des postures radicalement opposés ! ».

Mais voici huit ans qu’elle collabore étroitement avec les musiciens Seijiro Murayama et Jean-Luc Guionnet. L’entente est fine au point que Catherine Diverrès s’autorise à transgresser ce principe dans sa nouvelle pièce Blow the bloody doors off ! Ce titre provient d’une réplique tirée du cinéma de Peter Collinson. Et justement il évoque l’action de défoncer des portes. La danse est mise au défi dans cette pièce. Le public du festival Autre regard aux Quinconces du Mans, aura eu le privilège d’assister à une première impliquant les six musiciens sur scène, ce qui ne sera pas toujours possible en tournée.

Blow the bloody doors off - Compagnie Catherine Diverrès - Photo © Caroline ABLAIN

Blow the bloody doors off ! – Compagnie Catherine Diverrès – Photo © Caroline ABLAIN

Une énergie extrêmement intense imprègne ce travail, déployée par huit interprètes, parmi lesquels des hommes en position très majoritaire. Une part considérable de cette énergie paraît s’employer à une compétition d’impact entre le geste et le son. La composition de Guionnet est drue, compacte, percussive. Elle n’offre que très peu de lignes de fuite. Les six instrumentistes de l’ensemble Dedalus sont disposés en deux rangées assez strictes se faisant face de part et d’autre de la scène. Souvent, pour accéder à la partie laissée libre de celle-ci, les danseurs fendent le rang des musiciens. Globalement, on ressent quelque chose du passage en force.

Dans ses notes d’intentions, la chorégraphe évoque la façon dont un enfant vit dans l’immédiateté, le pur instant. C’est cette qualité de surgissement quelle rechercherait dans Blow the bloody doors off !  Mais ça n’est pas vraiment ça : Catherine Diverrès ne lâche rien de sa position d’auteur de haute maîtrise. Tout est extrêmement écrit, dans ce travail d’excellence technique, appelant de la part des danseurs des qualités impressionnantes de précision, de rigueur et d’abondante implication constamment relancée dans une floraison de motifs.

Cela brille du sens du tableau, coutumier chez Diverrès, quand les corps s’envolent en impressionnants portés collectifs et aériens, se déposent dans des réceptions brillamment arrachées dans l’élan, ou s’enflamment dans un inoubliable duo tournoyant tandis que les interprètes tiennent entre eux un miroir à double face. Alors l’œil ne sait plus ce qu’il voit du visage réel ou de son renvoi spéculaire. Et c’en est un vertige de la représentation.

Blow the bloody doors off - Compagnie Catherine Diverrès - Photo © Caroline ABLAIN

Blow the bloody doors off ! – Compagnie Catherine Diverrès – Photo © Caroline ABLAIN

Dans toute une première partie, la danse connaît des suspensions, reprises, relances, est ainsi hachée de silences gestuels qui n’ont rien de vide, mais tout de l’attente fulgurante. Cette écriture du contrepoint, tirée jusqu’au contraste, scande une vigoureuse temporalité de la rencontre entre les danseurs ; mais aussi entre les danseurs et les instrumentistes. Puis une très longue séquence centrale tourne à la course d’endurance résistant à un grondement sonore d’une intensité dont rien ne semble pouvoir arrêter la puissance croissante. C’en est oppressant. Au risque de s’épuiser. Mais la prise de risque est confondante.

On aura moins bien capté la suite, semblant multiplier les fausses fins, dans un chapelet reconduisant l’écriture diverrienne vue et redite telle qu’en elle-même. Ce qui ne va certes pas sans une puissance rayonnante.

Gérard Mayen

Spectacle vu au Festival Autre Regard, aux Quinconces – l’Espal / Le Mans.

Prochaines représentations : Le 25 novembre, aux Halles de Schaerbeek, Bruxelles. Le 8 février, au Théâtre de Lorient. Le 7 mars, au Volcan, Le Havre. Le 10 mars, à L’Apostrophe, Cergy-Pontoise. Le 2 avril, au TAB, Vannes.