A partir du 26 novembre, la capitale du Burkina Faso vibrera aux rythmes de la 10è édition de Danse l’Afrique Danse!, conduite cette année par Salia Sanou, Seydou Boro, et Irène Tassembedo. Vingt ans que l’Institut Français accompagne la création chorégraphique sur le continent africain et co-organise la manifestation. Sophie Renaud, directrice du département des échanges et coopérations artistiques, en décrit les contours, et revient sur ce qui, aujourd’hui, en définit les enjeux.

Sophie Renaud, photo Bruno Klein

Sophie Renaud, photo Bruno Klein

Comment faire le portrait de cet événement que l’on a pu qualifier très différemment de festival, de rencontres, de concours, de biennale, de triennale ? De quoi parle-t-on lorsque l’on parle de Danse l’Afrique Danse! ?

Cela a été un peu tout ça ! L’’histoire a fait que cette manifestation – qui s’appelait à l’époque Les Rencontres Chorégraphiques de l’Afrique et de l’Océan Indien et qui était effectivement un concours dans l’esprit du concours de Bagnolet – répondait avant tout à un constat. Une belle dynamique semblait pointer dans le secteur chorégraphique en Afrique, mais sans l’encadrement ou les lieux pour la révéler. Le concours à l’époque a sans doute été la bonne méthode pour le faire. A l’issue de l’édition biennale en 2008 à Tunis, il nous a semblé indispensable de repenser le modèle des choses. Une dernière édition du concours a eu lieu à Bamako en 2010, et à la suite de ça, j’ai souhaité fonctionner différemment, en composant une espèce de conseil artistique. Celui-ci réunit autour de la table avec nous les principaux acteurs du secteur chorégraphique du continent africain, qui sont des artistes opérateurs culturels. C’est une particularité en Afrique, car la plupart des festivals ou des structures de formation qui se sont développés sont portés véritablement par des artistes. N’ayant pas trouvé dans leur pays, pour faire vivre leur art, d’autres moyens que de créer eux-mêmes des festivals pour pouvoir à la fois développer un public, montrer des spectacles, et présenter les leurs, ils sont finalement devenus par la force des choses des opérateurs culturels. Ce conseil artistique réfléchit à une nouvelle définition du projet. Le concours a effectivement été supprimé parce que l’on était arrivé à un certain niveau de maturité. Etaient sortis au fil des années au travers de ce concours un certain nombre d’artistes qui aujourd’hui sont largement diffusés sur les scènes internationales, comme Vincent Mantsoé, Robyn Orlin, Kettly Noël… Tous les artistes que l’on connaît aujourd’hui sont passés par là.

Gula "bird" de Vincent Mantsoé, photo John Hogg

Gula « bird » de Vincent Mantsoé, photo John Hogg

Que se passe-t-il aujourd’hui ?

Aujourd’hui, on se trouve au cœur d’un renouvellement de génération, et la dimension de concours mettait de côté une partie des artistes qui n’avait pas forcément envie de se mesurer, et qui donc ne candidatait pas. On se retrouvait davantage avec des jeunes artistes et des œuvres qui finalement n’étaient pas suffisamment mûres. On a donc considéré qu’il fallait d’abord travailler en profondeur à sortir de cet environnement compétitif, en accompagnant d’une autre manière la jeune génération, et surtout, sans perdre en qualité sur le volet général de la manifestation. Par ailleurs, on a assez vite constaté que le rythme tous les deux ans était devenu trop serré pour faire émerger de nouvelles choses, et qu’il fallait prendre une année complémentaire pour accompagner plus en profondeur les jeunes artistes dans le développement de leur travail. On a réfléchit le cadre différemment, en leur permettant de travailler avec le regard d’un artiste confirmé qui pourrait leur faire des retours. C’est donc dans cette logique-là que s’élabore le programme en trois ans, les deux années précédant la triennale étant consacrées à la fois à des résidences qui se passent chez ces acteurs du continent africain, comme par exemple Kettly Noël ou Faustin Linyekula, et à des plateformes sous-régionales. Elles ont lieu chez ces opérateurs qui ont des festivals, et sont un moment de présentation des travaux réalisés par les artistes en résidence, ainsi que de la création du pays ou de la région dans laquelle la plateforme a lieu. Cela permet d’avoir une vision assez large de la création puisque les quatre plateformes se sont déroulées à Tunis, au Mozambique, au Cameroun et au Sénégal. Finalement, la triennale est le moment où l’on présente ce que l’on a vu de meilleur sur les plateformes sous-régionales, en plus de ce qui fait aussi la ligne éditoriale de la manifestation, avec un certain nombre de projets qui nous semblent important de mettre en avant.

Du Désir d'horizons de Salia Sanou, photo Laurent Philippe

Du Désir d’horizons de Salia Sanou, photo Laurent Philippe

La philosophie de la manifestation s’appuie donc davantage sur la participation, à différents niveaux, des opérateurs africains ?

Oui, c’est vrai que la philosophie, et ce qui fait la raison d’être de ce programme Afriques en Création qui porte cette action, est l’appui aux sociétés civiles sur le continent africain. C’est vraiment l’axe prioritaire sur lequel on travaille depuis le début. La société civile dans le secteur chorégraphique s’est précédemment beaucoup structurée, développée, et on atteint un niveau de professionnalisation d’un certain nombre d’acteurs qui leur permet effectivement de pouvoir jouer un grand rôle. D’abord ils sont de vrais acteurs culturels dans leur pays, et ils ont une capacité de faire des propositions en termes de développement économique. C’était important de leur permettre à travers tous ces dispositifs de renforcer ce rôle-là, et aussi de renforcer, dans chacun de leur pays, ces acteurs culturels auprès de leurs gouvernements et de leurs tutelles.

XXL de Kaisha Essiane, photo Celise Fitte Duval

XXL de Kaisha Essiane, photo Elise Fitte-Duval

On parle de réussites, et d’artistes qui sont désormais connus et reconnus à l’échelle mondiale, de professionnalisation, de développement économique… Mais quels sont les freins, les écueils ou les échecs que vous avez pu néanmoins rencontrer sur ce programme ?

Je ne sais pas si on peut parler de freins ou d’échecs… La difficulté, c’est qu’à l’échelle de ce qu’a été le développement de la danse sur le continent africain, il faudrait certainement encore plus de moyens pour pouvoir l’accompagner ! C’est un regret, ce sont les limites de l’exercice, et développer nécessite toujours plus de moyens dans un contexte en forte croissance. C’est compliqué de regarder des échecs, devant une bonne situation qui se développe, avec des opérateurs portant le festival de façon à ce que cela se passe bien. Evidemment on peut toujours regretter que, dans tel pays, il n’y ait pas assez d’engagement de la communauté chorégraphique, ou dans tel autre, des petits détails sur l’organisation… Au final, ce sont des générations, les unes après les autres, qui émergent, avec depuis trois ans un point important qui est l’engagement de la Fondation Total sur le projet.

Um solo Para Cinco d'Augusto Cuvilo, photo Antoine Tempe

Um solo Para Cinco d’Augusto Cuvilo, photo Antoine Tempe

Quel est l’enjeu pour Total d’être dans le soutien aux artistes du continent ?

On est en partenariat avec Total sur le développement du programme dans le volet de la professionnalisation au long cours. Total joue un rôle déterminant car ils financent à 50 % cet axe du programme et c’est ça qui nous permet de le maintenir avec cette ampleur et cette  ambition. Je crois que l’enjeu pour Total, à côté de toutes leurs activités sur le continent africain, est de pouvoir être présent auprès de la jeunesse, d’avoir une action de professionnalisation d’un secteur et d’accompagnement économique pour les jeunes. Après il faut relier également toute cette dynamique à l’action qui est menée par chacun des acteurs culturels dans son pays, où tous sont très engagés auprès des jeunes, auprès de l’école, à fidéliser un public à la danse. Tout ce travail de terrain essaime dans beaucoup de pays.

Le Kombi de Jeannot Kumbonyeki, photo Oscar Oeo Ryan The Africa Center

Le Kombi de Jeannot Kumbonyeki, photo Oscar Oeo Ryan The Africa Center

Quand l’Institut Français donne des moyens aux artistes, comment cela se traduit-il concrètement ? Sous forme de coproductions, d’aide au projet… ?

Cela se concrétise de multiples façons, selon les projets, selon les artistes, et selon leur stade de développement. Cela va du jeune artiste que l’on repère et à qui l’on permet de faire une résidence en France auprès d’une structure qui va le suivre et lui donner un cadre de travail. Il s’agit d’une bourse qui s’appelle Visa pour la création, pour une résidence de 3 à 6 mois maximum, dans laquelle ils ont un logement et où ils peuvent créer. Ou, dans le cadre des projets que l’on accompagne en résidence sur la dynamique Danse l’Afrique Danse!, cela peut passer par une contribution à la production. Travailler en résidence dans d’autres pays peut donner lieu à la prise en charge de frais de production, avec l’équivalent des défraiements et des frais de transport. Cela peut être, sur des artistes plus établis avec des pièces qui commencent à circuler, d’accompagner leur développement international en favorisant leur présence sur des lieux où ils vont pouvoir être repérés de manière plus importante par des professionnels à l’étranger. Ou de les soutenir en prenant en charge une partie de leurs voyages internationaux quand ils sont invités sur un festival ou une destination à l’étranger qu’ils ne pourraient pas honorer s’il n’y avait pas cette contribution. C’est un mixte entre ce qu’est le projet et le niveau de développement de l’artiste. Alors, on évalue l’endroit où il faut être présent. On a beau être une institution avec toutes les lourdeurs que peuvent avoir parfois les institutions sur leur fonctionnement au quotidien, on s’adapte, en restant à l’écoute des projets. Mais on est là également pour être le petit déclencheur, là où il y a un besoin, là où les choses ne se feraient pas si on n’intervenait pas. On joue un rôle extrêmement actif de mise en relation de toute cette scène avec des acteurs culturels internationaux. Danse l’Afrique Danse! est une plateforme pouvant réunir jusqu’à 350 professionnels, c’est une couverture médiatique, c’est une exposition, et c’est aussi une occasion unique pour eux de se rencontrer entre les uns les autres. Ce qui est tout autant indispensable.

Metamorphose de Judith Olivia Manantenasoa, photo Bary Malandimongoloo

Metamorphose de Judith Olivia Manantenasoa, photo Bary Malandimongoloo

Parlons des artistes de cette édition…

C’est la première de ce processus en trois ans, où l’on va voir les sorties des résidences qui se sont déroulées en amont. Nous avons confié la direction artistique à Salia Sanou, Seydou Boro et Irène Tassembedo, les opérateurs un peu « phare » pour la danse au Burkina Faso. Le fil rouge de cette édition est la question de la mémoire et de la transmission. Deux générations d’artistes sont nées grâce à la manifestation, et des pièces majeures y ont été créées. Mais la nouvelle génération de danseurs et de chorégraphes n’a pas vu ces œuvres. Elles ont pourtant été marquantes non seulement pour Danse l’Afrique Danse! mais aussi pour l’histoire de la danse contemporaine sur le continent africain. On a donc choisi cinq pièces, en proposant aux chorégraphes, ou aux personnes qui ont travaillé de près avec eux de les remonter pour une nouvelle génération d’artiste. Il s’agit du solo historique de Vincent Mantsoé Gula, du duo de Kettly Noël Ti Chèlbè, de la pièce de Béatrice Kombé Faux repères, présentée à l’époque à Montpellier Danse, dans un moment où la danse en Côte d’Ivoire, avant les événements, étaient extrêmement puissante. Un spectacle où cinq femmes s’emparent de l’espace de manière vitale avec une énergie qui avait sidéré tout le monde. Il y a également la pièce qui avait propulsé Salia Sanou et Seydou Boro à l’international, Figninto, et enfin la pièce du chorégraphe mozambicain Augusto Cuvilas, disparu aujourd’hui : un quintette de femmes très beau, mais aussi marquant, car c’était la première fois qu’un chorégraphe africain entrait dans la démarche de montrer des corps nus. On n’était pas dans un traitement cru de la nudité, mais très pictural, dans une pièce très forte qui faisait vraiment le lien avec la tradition.

Sans repères de Béatrice Kombé, photo Gildas Mahan

Sans repères de Béatrice Kombé, photo Gildas Mahan

Et la relève ?

A côté de cette ligne forte permettant de revisiter ce patrimoine de la danse contemporaine africain, on va retrouver tout le travail issu des résidences. Pour ne citer que quelques noms, il y a une pièce dont on peut attendre de bonnes choses puisque la première étape de travail que l’on a eu l’occasion de découvrir était assez forte. Lady Lady est une pièce qui réunit trois belles personnalités féminines : une sud-africaine, une malgache, et une mozambicaine. Il y a le jeune Congolais Jeannot Kumbonyeki, qui a travaillé sous le regard de Faustin Linyekula, dans une écriture proche des danses urbaines. Il raconte l’effervescence de sa ville Kinshasa à travers un voyage en autobus. C’est un solo très simple, mais on sent un propos fort qu’il incarne très bien. Kaisha Essiane, Béninoise ayant travaillé auprès de Germaine Acogny à l’Ecole des Sables, signe aussi une pièce très forte sur le corps dans un solo très charnel. Danse l’Afrique Danse! se déroule entre le 26 novembre et le 3 décembre, sachant que la partie liée à tout ce travail d’accompagnement sur trois ans a lieu jusqu’au 30 novembre, les trois jours qui suivent relevant davantage de la programmation qu’ont voulu poursuivre les opérateurs pour faire vraiment durer la manifestation sur une semaine pour le public.

Propos recueillis par Nathalie Yokel

Danse l’Afrique Danse!, 10è édition, du 26 novembre au 3 décembre 2016 à Ouagadougou.

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