Retour de la série documentaire signée par Florence Platarets et Olivier Lemaire. Ils avaient frappé fort en 2014 avec le premier volet, qui balayait l’histoire de la modernité en danse à travers des thématiques tranchées, comprenant tout ce qu’il fallait de décalage pour aiguiser la curiosité des néophytes. Aujourd’hui, les entrées sont plus convenues, mais les contenus ont l’intérêt d’offrir le décadrage nécessaire pour montrer une vision large et pleinement vivante de la danse. A ne pas manquer le 11 novembre.

C’est la problématique du nombre qui irrigue les questionnements de cette nouvelle saison de Let’ Danse !. Quels enjeux pour la danse, pour l’auteur, pour l’interprète et pour le spectateur, qu’il s’agisse d’une chorégraphie de groupe, d’un solo, ou d’un duo ? Le premier épisode s’attaque aux chorégraphies de masse, celles qui rassemblent un grand nombre de danseurs, et supportent de cette façon l’héritage du ballet. Le documentaire, comme les précédents, invite les grands noms de la danse d’aujourd’hui. De même, le montage reste incisif, presque monté sur ressorts, donnant la part belle aux images tournées pendant les spectacles ou les répétitions. Les corps sont filmés au plus proche, le cadrage plonge dans le mouvement pour mieux danser avec lui. Ce soin à l’image se retrouve également dans les interviews, où l’on rejoint les chorégraphes dans des environnements bien travaillés. Ceux-ci nous livrent chacun leur point de vue sur la danse de groupe et les questionnements avec lesquels ils doivent composer. Quand Ohad Naharin convoque la notion de responsabilité du danseur au sein du groupe, Christian Rizzo préfère parler de l’altérité, et de la capacité du danseur à « écouter et à intégrer l’autre dans son propre mouvement ». Etonnant Jérôme Bel dont le témoignage sonne presque comme un mea culpa, conscient des écueils sur lesquels il a buté… – ou les aveux d’un chorégraphe en difficulté face à 28 danseurs (« l’aliénation par la domination, c’est ce que je ne voulais pas produire »).

Let's dance ! Tous en scene copyright Olivier Lemaire

Let’s dance ! Tous en scène copyright Olivier Lemaire

On circule aisément d’une parole à l’autre, avec des allers-retours qui permettent de retrouver les artistes et de ne pas les figer dans leurs propos, et avec la grande originalité de ne pas s’arrêter au milieu de la danse contemporaine mais d’aller vers d’autres champs de la danse. Nous voilà embarqués sur un plateau de tournage, qui n’est rien moins que celui d’un film de Bollywood, avec des chorégraphies taillées au millimètre. C’est ici la notion du groupe comme flamboyance, comme démultiplication et soutien à la star, dont on découvre avec étonnement la méthode de travail. Et l’on se retrouve sur la scène des concerts de Christine and the Queens, dont on connaît l’intérêt pour la danse grâce à ses clips, et qui pose une question très juste : « Jusqu’où s’arrête mon corps, jusqu’où commence l’autre ? ».

Let's dance ! Tous en scene, copyright Olivier Lemaire

Let’s dance ! Tous en scène, copyright Olivier Lemaire

Quand la danse de groupe évoque la danse de masse, inévitables sont les images des grands rassemblements organisés dans les stades par le régime Nazi, et la référence à Laban. Le corps standardisé, uniformisé, formaté, et les enjeux de pouvoir qu’il supporte, non seulement à travers les idéologies totalitaires mais également dans les manifestations militaires ou même les chorus line de Broadway, soulèvent la question politique du corps, du « corps ensemble », et du « vivre ensemble ». Emio Greco évoque l’idée d’une meute sociale et féérique, tandis que les images de Badke des Ballets C. de la B. ramènent à la fonction sociale et culturelle de la danse pour mieux interroger le fonctionnement de la société. On glisse alors vers les danses issues du folklore, dont on voit depuis quelques temps la renaissance sur les scènes de la danse contemporaine. Une pratique collective et traditionnelle, dont on montre ici la résistance au « corps globalisé et généralisé de la danse contemporaine »… Un propos qui ne manquera pas d’être mis en débat lors des prochains épisodes, ou à la relecture des précédents !

Nathalie Yokel

Let’s dance ! Tous en scène, le 11 novembre à 22h25 sur Arte. Suivi, à 23h20, du deuxième volet consacré au solo.