Reprendre un grand ballet peu dansé datant de 1981, était une gageure pour le Béjart Ballet Lausanne. Mais il y va de son devoir, d’entretenir le répertoire du chorégraphe décédé il y a déjà 10 ans.Et c’est passionnant de voir si oui ou non, l’entretien est bon, et le ballet toujours dansable, 37 ans plus tard.

La réponse est doublement oui. Il est vrai que l’oeuvre est là : La Flûte enchantée est un ballet imposant, qui englobe toute la divine partition de Mozart, dans une parfaite version de Karl Böhm (1964). C ‘est aussi le seul opéra que Béjart aura décidé de transposer intégralement en ballet. Il aurait pu le mettre en scène, comme il l’avait déjà fait avec La Traviata, La Damnation de Faust ou, quelques mois auparavant avec le Don Giovanni du même Mozart. Mais il avait décidé que les aventures de Tamino chargé de délivrer Pamina des griffes de Sarastro, et de Papageno découvrant l’amour de Papagena, avaient tout pour être dansées.

Crédit photo: Grégory Batardon

Du coup, Béjart est extrêmement respectueux du fil narratif autant que de la musique. Et c’est une réussite. Parce que la construction du ballet-opéra devient très claire et ne nécessite même pas les sous-titres pour comprendre la narration. Parce que la chorégraphie béjartienne, si souvent théâtrale et porteuse de sens, fondée sur une impulsion et une énergie prêtes à affronter la démesure de la voix épouse parfaitement la musique mozartienne. Emportés par la fluidité de la partition et la force des arias, les danseurs chantent la musique, et font danser la voix. Le corps devient alors une seconde caisse de résonance au chant.

C’est tout à fait flagrant dans les pas de deux et les pas de trois, fort nombreux, qui ponctuent les airs mozartiens. Rares sont les chorégraphes qui arrivent à ne pas se laisser dévorer par la voix humaine chantée et c’est bien le cas ici. Béjart a toujours assez bien réussi cet exercice, on le voit lorsqu’il illustre chorégraphiquement des airs de Strauss, Wagner ou Mahler, ou même des chansons de Brel ou Barbara. On regrettera d’ailleurs, qu’il n’ait pas davantage exploité ici les pages chantées par les choeurs. Lorsqu’il le fait, sa maîtrise à créer des ensembles solides pour le corps de ballet fait merveille, tel un « répons » dansé.

Crédit photo: Lauren Pasche

Aujourd’hui, 37 ans plus tard, sa Flûte a sans doute pris quelques rides. Commencer (seule entorse à la narration originelle) par l’arrivée des danseurs en jean qui s’asseyent au sol avant de repartir en coulisse, a une connotation Béjart années 60’s à Avignon qui n’a plus vraiment cours aujourd’hui. Redécouvrir certains académiques pour garçons en lycra brillant années 80 relève d’une certaine épreuve visuelle. Mais tout cela pose la question passionnante de la pérennité d’un répertoire. Faut-il, dans une perspective historicisante remonter un ballet à l’identique et décréter, comme le pense Angelin Preljocaj qu’un ballet est « forcément daté parce que datable » ? Ou bien faut-il tenir compte des modes qui se démodent et recréer décors et costumes si cela s’avère nécessaire à l’oeil ? On a tendance à pencher dans ce cas,  pour la seconde perspective, même si le fameux pantalon béjartien des garçons torse nu reste un intemporel . On regrettera aussi, ici, compte tenu de l’immensité de la salle du Palais des Congrès, l’absence de musiciens et chanteurs en live, mais qui sait, un jour peut-être ?

Crédit photo: Grégory Batardon

Enfin, la pérennité d’une œuvre et d’un répertoire tiennent aussi à la qualité de ses nouveaux interprètes. Ici, indéniablement, le niveau technique est là. Sans doute meilleur, même, qu’il y a 37 ans, tant on sait que la technique des danseurs classiques s’est considérablement accrue avec le temps. En ce sens, le travail de Gil Roman, l’actuel directeur de la compagnie qui a remonté lui-même ce ballet dont il a dansé plusieurs rôles différents est exemplaire. « Il faut rendre visible la musique » dit-il de cette oeuvre de Béjart. A l’évidence, le style, l’esprit, la technique, la fluidité sont là, hissés à son meilleur.

Reste les danseurs eux-mêmes. Il est évidemment difficile d’effacer la nature solaire de Jorge Donn en Tamino et le Belge Gabriel Arenas Ruiz en est loin, avec une technique pourtant superbe.  L’Italien Mattia Galiotto (der Sprecher) , dont on entend toutes les intonations de Gil Roman lorsqu’il fût, lui aussi, ce récitant, est d’une clarté parfaite. L’Américaine Kathleen Thielhelm est une blonde Pamina magnifiquement inspirée. Et si l’Espagnole Elisabet Ros emmène au mieux la très curieuse chorégraphie de la Reine de la Nuit, celui qui remporte la palme de l’enchantement est évidemment le Japonais Masayoshi Onuki, Papageno formidablement comique autant que poétique.

Crédit photo: Anne Bichsel

La Flûte enchantée est au Palais des Congrès de Paris Jusqu’au 11 février. Et aux Chorégies d’Orange le 16 juillet.

Le Béjart Ballet Lausanne donne un programme « t ’M et variationset Béjart fête Maurice » les 14 et 15 février à l’Opéra de Massy et du 5 au 8 avril à l’Opéra Royal du Château de Versailles.

www.bejart.ch