Cathy Pollini propose cette année à Avignon Souviens-toi de ta danse, commémoration participative d’un cinq-centenaire dansé, 12 juillet 1518-2018. Nous la rencontrons à Belleville pour deux heures intenses d’entretien autour de son projet, ou plutôt, de ses projets ! Car Cathy Pollini bouillonne d’idées qu’elle met en place et développe depuis plusieurs années avec notamment – et nous en avions déjà parlé dans Ballroom il y a maintenant 3 ans – Pensamento Tropical, projet de résidence pour artiste et centre d’art en plein cœur de la forêt atlantique brésilienne.

Aujourd’hui Cathy Pollini nous invite à nous souvenir de notre danse. En partant de sa méthode basée sur les sens, qui sont passés de cinq à dix grâce à une rencontre inouïe avec l’astrophysicien Jean-Philippe Uzan, elle souhaite « placer la danse en deçà de la danse », remettre les mouvements, la chorégraphie du quotidien, au cœur de sa pratique.
« Au commencement, un événement : la peste dansée de Strasbourg qui, entamée le 12 juillet 1518, a duré des jours, conduisant à nombre de questionnements, encore aujourd’hui. Qu’est-ce qui pousse les êtres vers la danse et quels en sont les pouvoirs, les limites (physiologiques, politiques…) ? Comment leur corps parle-t-il, dit-il quelque chose de leur histoire, de leur vie, et les aide-t-il à (sur-)vivre, même dans ses excès ? Puis un désir devenu projet : commémorer ce cinq-centenaire dans l’espace public avignonnais, durant 12h, à travers la pensée collective et la danse participative ; et bousculer en acte la représentation (vivace) de la danse comme folie (qui la porterait au-delà d’elle-même) par l’action sensible et simple de corps en mouvement (qui serait en deçà de la danse). Déplacer la danse de cet au-delà vers cet en deçà et la replacer dans l’ordinaire. Enfin des outils, des ressources : une pratique éprouvée dans les ateliers des dix sens, qui accompagnera l’entrée en mouvement des danseurs les plus divers ; les participants de la déambulation dansée et de la table ronde ; et le décor vivant d’une ville qui, par sa célèbre chanson, invite chacun à entrer dans sa danse. » Pour en savoir plus : l’évènement aux Hivernales d’Avignon.
12 juillet 2018 Le parcours débutera par la table ronde « Du corps vers le mouvement dansé » au Théâtre de la Manufacture/Collectif contemporain (à 12h) puis la déambulation débutera. On compte divers points de rendez-vous tout au long du déplacement : le CDCN Les Hivernales, le Théâtre Golovine, la Manutention, le Pont Saint-Bénézet, les berges de l’île de la Barthelasse, avec arrivée au Délirium prévue vers 23h.

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Entretien avec Cathy Pollini

Cette année tu proposes à Avignon Souviens-toi de ta danse, une performance participative de 12 heures. D’où t’est venue cette idée ?
Il y a eu la découverte de cette fameuse peste dansée qui commence le 12 juillet 1518. Alors oui, à l’époque, c’est quoi cette danse incontrôlable, tous ces gens devenus fous qui ne s’arrêtaient pas de danser ? L’hystérie ? Pourquoi ? Que s’est-il passé ? C’est toujours un mystère. Mais des gestes incontrôlables, on en fait tous les jours et j’ai envie de mettre ces gestes du quotidien en scène pour penser aux 500 ans à venir. Que racontent nos corps sur notre histoire collective, nos gestes, notre façon de bouger sur notre histoire personnelle ? Et puis, quel est cet état de danse, dans lequel mon corps ne peut pas faire autrement ? Comme un éclat de rire, et d’un seul coup, le corps danse !

Et ça passe par les sens ?
Je travaille depuis longtemps sur les sens, oui, et là, pour ce projet, ce qui est intéressant, c’est que même si tu n’es pas impliqué directement dans l’action, que tu es spectateur ou passant, si tu te mets à regarder, ou à écouter, tu te mets à faire à partie du truc, parce que d’un coup tu mobilises un ou plusieurs de tes sens. Tu regardes, mais tu es aussi regardé. Et ça part de là. Tu te raccordes à ce tempo de l’instant. Et au final, tu peux entrer dans la danse, si tu veux.
Écoute, l’autre jour, j’étais dans le métro, et il y avait un accordéoniste. Je voyais la musicalité de tout le monde parce que ce type avait pris la musicalité de la rame de métro. C’était fou ! Il s’est, littéralement, accordé avec ce qui se passait dans le métro. Une dame qui cherchait un truc dans son sac, l’autre qui lisait, qui tournait les pages, l’autre qui regardait autour de lui, etc. C’est devenu une danse. Et l’accordéoniste s’est arrêté quand le métro s’est arrêté. Et voilà. Ce projet du cinq-centenaire, il est venu comme ça. Je me posais la question de savoir comment ne pas être toujours en train de faire quelque chose, mais voir ce que ça me fait.

Quelle est cette danse dont tu voudrais que l’on se souvienne ?
Je dis souvent que les sens viennent d’une histoire mémorielle, en fait on a certainement la capacité de les faire fonctionner pour notre futur. Et je dis souvent : souviens-toi de ton futur. Et donc, souviens-toi de ta danse, mais de ta future danse. Aujourd’hui, on a besoin de donner la place aux vivants, aux générations futures. Pour se mettre au centre du millénaire et regarder vers les cinq cents prochaines années. J’ai envie de fêter un cinq-centenaire pour les personnes qui seront là dans 500 ans… Au début d’une révolution, il y a souvent 3 personnes, c’est tout. Je ne sais pas, j’aimerais initier quelque chose qui parte de mouvements du quotidien. Il n’y a pas de chorégraphie à apprendre. On bouge à partir de ce qu’on perçoit avec nos sens. J’aimerais placer la danse en deçà de la danse.

« Placer la danse en deçà de la danse », qu’est-ce que ça veut dire?
Le en deçà de la danse, c’est la chorégraphie que chacun vit tous les jours à travers ses sens, la danse de l’être, son action simple sans art particulier. Ou peut-être juste l’art de vivre ! Le nourrisson, à la naissance, trouve le chemin qui va au sein de sa mère, puis apprend à marcher par lui-même, l’adulte se réveille allongé, le soir, il se recouche, il refait quotidiennement le cycle que son corps entreprend depuis sa naissance jusqu’à sa mort comme depuis son réveil jusqu’au coucher. À travers nos gestes, nous dansons en deçà de la représentation de la danse, cet en deçà est l’état de danse, comme je ris, je pleure, je suis en colère, je danse. C’est l’inscription d’une humanité qui répète cette chorégraphie de son propre geste pour entrer en contact avec autrui, le langage corporel inclut la voix et le sens des mots, la danse en deçà n’a pas de traduction elle est brute.
Je te donne un exemple : je regarde quelqu’un qui me regarde, l’un d’entre nous va détourner son regard pour laisser l’autre regarder le vide ou le regarder partir, l’un d’entre nous va se rapprocher et toucher l’autre. Cette chorégraphie est une interaction entre la danse en deçà et celle du monde, pas besoin de pourquoi, juste une cause à effet, j’ouvre la temporalité pour que chacun identifie sa propre existence au geste partagé. Depuis sa naissance jusqu’à sa mort l’individu vit une chorégraphie unique, liée à ses sens, qui lui  donne accès au sens de sa vie. Quand le sens manque à l’individu, il interroge ses dix sens pour un retour à la case départ, la case corps, le positionne dans le monde, depuis sa mémoire jusqu’à sa communication avec autrui.

Il y aurait donc dix sens ?
C’est ça! En fait, c’est un astrophysicien, Jean-Philippe Uzan, qui m’a permis de compléter la liste des sens. Un jour on parlait et je lui dis « Aristote a dit qu’il y en avait cinq, mais moi parfois j’en rajoute d’autres, par exemple l’équilibre…» et il me dit « Bah oui : l’équilibrioception. » « Ah, donc ça existe ? », et lui « oui oui… ». Alors je lui demande si la kinesthésie en danse pourrait être considérée comme un sens. Il me répond « oui, c’est la proprioception ». Puis je lui dis que la douleur, c’est peut-être un truc à part, il me dit « oui oui, la nociception. Et tu peux ajouter aussi la thermoception». Et puis il y a le sixième sens, que je ne pouvais plus appeler le sixième puisque je le mets en dixième. Donc voilà, on finit par l’intuition.

Concrètement, tu imagines cette journée comment ?
Concrètement, j’imagine donc cette table ronde, comme un temps de réflexion collective, où on parlera du corps, de nos pratiques respectives, de cette danse macabre… et ensuite je vais demander à chacun de sortir devant La Manufacture et de mettre ses chaussures rouges. Là on va se mettre en cercle et on va commencer à passer les 10 sens en revue et ça va durer toute la journée. Je vais guider les participants par la voix. Pendant un moment on va écouter, s’écouter, être écouté. C’est vraiment pour voir des corps concentrés sur le même sens ensemble. Ensuite, on pourra passer à la vue, et ainsi de suite… On va se déplacer ensemble vers le CDCN et ensuite vers le théâtre Golovine, La Manutention, on sera peut-être au sens de l’équilibre à ce moment-là. J’aimerais essayer de me tenir à l’heure dite, c’est-à-dire qu’à 18 :30 on a le pont, donc ça, c’est fixe, alors soit je vais avant sur les berges de la Barthelasse soit après. Et on sera au Délirium à 23 heures.

Tu veux dire que tu as réussi à avoir le pont d’Avignon ?!
Mais oui ! Je voulais le pont d’Avignon, et je l’ai eu. J’ai bluffé tout le monde. C’était très drôle, l’attachée de presse des Hivernales m’a dit avoir été stupéfaite, parce que personne n’a le Pont d’Avignon !!!

Propos recueillis par Nina Vallon à Belleville (Paris), juillet 2018.
Crédit photo : Julia Riecke.