Dans la vie, il y a ceux qui connaissent Paul Taylor, et ceux qui doivent le découvrir. Le chorégraphe, décédé mercredi dernier à 88 ans, était un incontournable de la danse américaine – certains diront un dieu, parce qu’il créait le Temps et l’Espace, ou plutôt des histoires et des mondes.


Passé par la Julliard School, Paul Taylor commence à chorégraphier en 1954, ce qui ne l’empêche pas de faire carrière de soliste chez Martha Graham ou pour George Balanchine au New York City Ballet. Installé à Paris, il obtient la reconnaissance avec Auréole (1962), où sa danse et la musique de Haendel se mêlent si bien qu’il sera impossible au spectateur de les dissocier par la suite. Voilà son écriture : un rapport intime à la musique, prise autant pour sa construction rythmique que pour sa couleur narrative, pour une danse moderne qui pousse à l’élévation, cultivant la légèreté dans l’énergie, et l’infinie théâtralité des détails.

Outre la recherche du beau geste, Taylor avait à cœur d’inclure du fond dans ses pièces : la vie, la mort, la nature et la place de l’homme, l’amour et les sexualités, mais aussi l’histoire et l’identité américaines, voilà ses sujets de prédilection. Une façon d’illuminer par la beauté tout ce que l’homme a de fort, de vrai, de grand, en bien comme en mal. La guerre, la foi, le désir, la morale, l’honneur, le bonheur, le racisme, la peur… étaient autant d’approches sensibles, banales, mythifiées, mystifiées par Taylor. Ainsi, si Equinox (1983) était, dans la droite ligne d’Auréole ou de sa pièce signature, Esplanade (1975), un travail d’orfèvre de pure correspondance danse-musique, pour la seule beauté de l’harmonie, sa pièce d’après, Byzantium (… Byzantium)(1984), plongeait dans l’histoire byzantine, le déclin de sa civilisation, la chute de l’empire, dans une mise en scène aussi graphique qu’ornementée.

Peu enclin aux décors spectaculaires, il ciselait avant tout ses costumes, ses lumières, ses espaces, la musique restant le seul décor de sa danse. A l’aise aussi bien avec les compositeurs classiques que contemporains, de Beethoven à Ligeti, de Bach à Debussy, de Corelli à Stravinsky, il a aussi creusé le sillon du populaire, du folklorique, de la chanson, du jazz New Orleans aux chansons de The Mamas and The Papas ou des Andrew Sisters. Ses mises en scène sont habitées, théâtrales, entre opérette et vaudeville, mais ne laissent jamais la danse sombrer dans la pantomime : tout geste est dansé, technique, simplement, il est aussi porteur d’histoires.

On ne survole jamais une œuvre sans en altérer l’équilibre, les logiques de construction, la vérité qui en anime chaque élément. Mais Paul Taylor s’est fait rare sur les scènes françaises, depuis quelques décennies, et bien connaître toute son œuvre est devenu compliqué. Il a fallu un double programme des Etés de la Danse en 2012, aux côtés de l’absolue star Alvin Ailey, pour voir un retour de Paul Taylor à Paris. Et si d’aucuns ont estimé que son travail avait perdu de sa brillance dans les années 1990, l’Américain est revenu prouver le contraire. Le Beloved renegade (2008) qu’il présenta alors prouva qu’il avait gardé toute sa puissance créatrice : inspiré du poème Song of myself de Walt Whitman, il évoque le parcours d’un soldat dans la guerre, de sa jeunesse innocente à la terreur glaçante de la mort sur le front, l’absence amère pour ceux qui restent, l’appel des ténèbres, la renaissance par l’amour, peut-être. Paul Taylor signait par sa gestuelle épurée et son goût pour la narration une pièce éclatante, remarquée… qui fit sacrément de l’ombre au reste du programme, Brandenburgs et The Uncommitted se faisant ce soir-là reléguer au rang de simples beautés techniques.

Dansé partout, Paul Taylor est entré dans le répertoire de tous les grands ballets. Une preuve de santé du milieu de la danse, qui sait ainsi choisir des pièces dont la portée n’est pas qu’esthétique, mais clairement anthropologique, si ce n’est philosophique. A l’aune du Banquet of vultures (2005) où le chorégraphe souligne encore avec splendeur le mauvais en l’homme, sur une musique « que l’on pourrait avoir entendue à Abu Ghraib » (Paul Horsley, Kansas City Star). Par chance, aucun risque que tout cela se perde, comme on l’a craint lors de la disparition de Cunningham : la Paul Taylor American Modern Dance, fondée en 2014, maintiendra l’héritage bien vivant, sous la houlette de Michael Novak.

Pour continuer :
Dancemaker, documentaire de Matthew Diamond, 1998.
Private Domain , autobiographie, University of Pittsburgh Press.
Paul Taylor : creative domain, documentaire de Kate Geis, 2014.

Photos :
– en-tête : (c) Paul B. Goode.
– corps : (c) Paul Taylor Dance Foundation Archives.