Peut-on réunir par la danse un haut lieu de la Culture-avec-un-grand-C et un quartier défavorisé en quête d’horizons ?


Un triple projet…
Au commencement était l’envie de Jean-François Carenco, préfet de l’Ile-de-France en 2016, de jumeler 20 zones de sécurité prioritaire (ZSP) franciliennes avec des établissements publics nationaux. Le but ? Rapprocher les établissements d’excellence et les publics éloignés, comme on dit, pour plus de cohésion sociale. Ainsi, Orsay et Mantes-la-Jolie, l’INA et Bois-l’Abbé (Champigny-sur-Marne), ou encore… Chaillot et le quartier parisien Château Rouge-Goutte d’Or.
Didier Deschamps, directeur du Théâtre National de Chaillot, avait alors sur son bureau le dossier de Two, seul, la création d’Annabelle Bonnéry et François Deneulin (cie Lanabel) dont nous vous parlions dans Ballroom #13. Il y était question d’échange culturel avec l’ailleurs – en l’occurrence, le Burkina Faso, avec lequel la chorégraphe travaillait depuis 2012. Le projet fait fortement écho à la demande du préfet : Chaillot propose le jumelage à Lanabel, qui accepte.
Leur projet : créer du lien avec ce qu’ils savent faire de mieux ; un spectacle, conçu par Annabelle Bonnéry, entourée de François Deneulin à la scénographie et à l’image, et de Serge Kakudji à la musique. Un spectacle, mais pas n’importe comment. « Nous avions envie d’avoir des habitants au plateau, mais il fallait aussi savoir comment les orienter vers ce qui leur plaît pour s’exprimer, pour que chacun trouve sa place », explique Annabelle Bonnéry. Conception des lumières, des costumes, des vidéos, de la musique, de la danse, du propos : Lanabel a voulu associer les habitants à tout le processus créatif, pour que le long terme soit significatif, pas juste un moment de consommation culturelle. Impliquer, pas servir.
Le spectacle, quant à lui, est voulu comme un paysage d’ensemble, une fresque de la Goutte d’Or, sans intention imposée, sans narration préétablie.

…avec une double implantation…
La grande institution pouvait-elle débarquer dans la zone et s’installer ex nihilo ? Non, comme l’explique la chorégraphe : « On a passé six mois à se présenter, à créer des liens avec les relais et associations du quartier. Nous voulions parler du projet, que les gens se l’approprient, qu’ils en parlent entre eux. (…) Dès mars 2017, nous avons proposé des ateliers aux associations, aux animateurs sociaux, aux professeurs de théâtre, de danse et de musique du quartier. C’est grâce à eux que le projet a pu se faire connaître des habitants, créer une première communauté. A la rentrée 2017, les ateliers étaient ouverts à tous, nous avons participé à plusieurs évènements, pour rencontrer les gens, comme Magic Barbès. Le travail en ateliers a mené à une première présentation publique en juin 2018, lors de la Fête de la Goutte d’Or. L’occasion de conforter les motivations et de donner envie à d’autres participants ! »
L’équipe de Chaillot s’investit autant que la compagnie : « Aujourd’hui encore, nous allons à toutes les réunions des associations de la Goutte d’Or, on est associés aux réflexions. » explique Laurent Massoni, responsable du développement des publics. En effet, s’ils impliquent ces associations dans la création du spectacle, ils s’impliquent autant dans la vie de ces associations, inscrivant le projet avec Chaillot dans leur fonctionnement, leur agenda. « Ne manque que l’argent ! ironise Sylvie Haggaï, de la Cie Gaby Sourire. Ce projet ne nous apporte pas de financement, mais nous permet de gagner en visibilité auprès des habitants, en respectabilité auprès des institutions, et consolide les relations entre associations. »
Venir à la Goutte d’Or, d’accord. Mais aller à Chaillot ? « Nous avons convenu de semaines de travail à Chaillot, avec des moments de convivialité, pour créer des habitudes : celle de venir, celle du lien ensemble. En février 2018, nous avons invité tous nos participants à la générale de Two, seul à Chaillot : ils étaient 250 à venir, en famille, avec les poussettes, les sacs… La discussion à l’issue du spectacle a été formidable. » évoque Annabelle Bonnéry. Le studio de Chaillot est donc le lieu privilégié de création, mais aussi l’atelier de costumes, où les costumières ont accueilli des artisans issus d’ateliers clandestins de la Chapelle pour les former et créer les pièces du spectacle, le plateau, la création lumière étant l’occasion d’un stage pour quatre jeunes suivis par la Mission Locale du 18e arrondissement,… « L’investissement de nos équipes, notamment technique, est très motivé, poursuit Laurent Massoni : il y a la création, évidemment, mais l’humain compte beaucoup, cela nous rapproche du populaire défendu par Jean Vilar et Firmin Gémier. »

…pour un spectacle unique.
La création fut donc éclatée en plusieurs ateliers – danse, théâtre, arts plastiques, image, musique, chant – répartis sur deux saisons. « Nous avons travaillé avec du public dans un esprit ouvert, raconte Annabelle Bonnéry, donc avec beaucoup d’aléas dans les participations, même si nous avons une base très solide de gens qui sont là depuis le début. Ce sont presque tous des amateurs, avec qui tout a été à faire, qui ont réalisé ce que c’était d’être dans un groupe, de travailler avec d’autres. » Pour la danse, la Goutte d’Or comptant peu de structures, tout a été à construire. Pour le spectacle également : « On a tissé le spectacle à partir du réel : les gestes quotidiens des femmes dans l’intimité de leur maison, les relations parents-enfants, la conscience de son corps et du regard de l’autre… On a laissé la place à l’interprétation individuelle, à l’invention : certains tableaux sont ouverts, quand d’autres sont très écrits. On a créé de toutes pièces une danse commune, semblable à leurs moments de fête, pour faire ressortir ou magnifier ce qu’ils sont. Nous ne voulons pas en faire des danseurs professionnels ! »
Lors des répétitions, cet automne, plusieurs travaillent en même temps au plateau : Annabelle fait la prise d’espace avec un groupe de femmes, quand Serge répète une introduction avec un petit groupe de musiciens professionnels, un accordéon, un violoncelle, avant l’arrivée des amateurs. La fête, le naturel, l’émotion : l’authentique du quartier à l’ambiance si particulière, voilà ce qu’ils cherchent à restituer. Le tout sera l’objet d’un documentaire, signé Boubacar Coulibaly, qui sera présenté en mai prochain.


Un spectacle unique ? Peut-être pas. L’opération de jumelage voulue par la Préfecture est un projet sur trois ans (2016-2019), et le nouveau préfet, Michel Cadot, souhaite poursuivre l’aventure. Chaillot s’apprête donc à proposer un nouveau projet avec la Goutte d’Or, et un(e) nouvel(le) artiste. En attendant, rendez-vous début décembre dans la salle Jean Vilar pour découvrir Paysage d’ensemble, d’Annabelle Bonnéry, François Deneulin et Serge Kakudji, avec plus d’une centaines d’habitants de la Goutte d’Or.

Charles A. Catherine


Paysage d’ensemble
Annabelle Bonnéry, François Deneulin,
Serge Kakudji et les habitants de la Goutte d’Or
Théâtre National de Chaillot
1er décembre 2018 – 20h30 / 2 décembre 2018 – 15h30
Réservations : 01 53 65 31 00 ou en ligne


Pour en savoir plus :
– Le site web du projet : Tu danses ! Tu chantes !
– Les jumelages ZSP-Culture : site de la Préfecture de Paris – Ile-de-France