Depuis des mois, les étudiants danseurs en dernière année du CNSMDP préparent un programme ambitieux, comme une signature, qu’ils présenteront sur scène du 30 avril au 4 mai prochain.


On n’apprend jamais aussi bien son métier qu’en le pratiquant – la forge, le forgeron, air connu. Le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP), tenant à l’excellence de ses recrues, applique cette maxime : deux fois par an, les étudiants danseurs sont ainsi amenés à se présenter sur scène, avec un programme composé de deux pièces classiques et deux contemporaines, une création et une pièce de répertoire de chaque. Ce sont les soirées étuDiANSE, et l’opus 10 est prévu pour cette semaine. L’occasion pour ces futurs professionnels de se présenter au monde, de prouver leur qualité… Une soirée comme une signature de leur ouverture aux opportunités. Nous avons suivi les artistes en herbe, mais aussi les chorégraphes et transmetteurs à l’œuvre à leurs côtés.

# Ambitions classiques

A deux semaines des représentations, le gros des chorégraphies est vu. Dans ce studio baigné de soleil du Conservatoire, Eva et Tom sont aux prises avec un passage qui leur résiste, sous l’œil de Stéphane Phavorin. Il corrige un pied, précise une intention, donne des images, accompagné de  Céline Talon, leur maître de ballet classique. L’extrait de The vertiginous thrill of exactitude, de William Forsythe, que l’ancien premier danseur du Ballet de l’Opéra de Paris leur transmet, est loin d’être évident : il a d’ailleurs choisi cette pièce parce que, l’ayant lui-même beaucoup dansée, il en connaît la volontaire difficulté technique, l’exigence physique et le grand plaisir, une fois maîtrisée. « Je veux leur montrer que l’on peut être dans le classique et s’en sortir par l’imaginaire, en étant avec la musique et ce qu’elle nous inspire. Danser, c’est être libre. Le classique, lorsqu’il est très cadré, peut nous mener vers plus de liberté. Ils n’ont peut-être pas tous la technique nécessaire pour se libérer par l’imaginaire, mais avec cette pièce, je leur fais toucher du doigt l’esprit de la danse de William Forsythe. Je les fais sortir de leurs retranchements. » Portés, piqués, pirouettes doivent s’y enchaîner avec une rage sublime, à en donner le vertige – forcément. Pour Phavorin, comme promis à Forsythe, ils ne la danseront sur scène que s’ils maîtrisent cette vertigineuse excitation de l’exactitude. Alors jour après jour, il corrige, il nourrit leur imaginaire, avec bienveillance, mais fermeté. Le choix de renoncer à certains élèves est difficile, mais les premières répétitions sur scène achèvent de le convaincre sur l’équipe qui dansera : « Un danseur même légèrement en dessous des autres, on le voit tout de suite dans ce genre de pièce : ça le dessert autant que ça nuit à la pièce. » Ils seront donc sept à se partager les cinq rôles de cette démonstration de virtuosité qu’est The vertiginous thrill of exactitude.

Ils sont neuf, en revanche, à avoir suivi la démarche différente proposée par  Fabio Lopez : le chorégraphe néoclassique de Bayonne les a en effet entraînés dans un processus de création. Son envie : les pousser à utiliser ce qu’ils maîtrisent pour aller vers l’expérimentation, l’exploration hors du cadre. Dans sa danse théâtrale, l’élan part du centre – une habitude prise avec la technique Graham que Lopez a beaucoup pratiquée – le geste doit être fluide, venir des articulations plus que des muscles. Dans une partie en duo, il place, montre, remplace – comme ce porté où les garçons doivent faire glisser les danseuses sur les pointes : la bonne dose de poids, de force, de vitesse, pour un rendu souple, il faut s’y reprendre à plusieurs fois. « Ce qu’il savent faire bien droit, ils doivent chercher à le faire ici en décalant leur centre ici, en contrariant le geste parfait là. Il faut du souffle, de la technique, mais surtout de l’intelligence technique et d’interprétation ; c’est très exigeant. Alors bien sûr, il leur manque encore une certaine maîtrise technique, mais là ils découvrent, ils n’ont jamais été dans cette direction, avant. » Sourires, et travail. L’écriture de la pièce se fait avec eux, en direct, avec un vocabulaire gestuel proche des signatures hollandaises et britanniques (à la van Manen ou McGregor) : plus ancrée dans les appuis, impulsions par les hanches… Les élèves écoutent, essaient, avancent pas à pas dans le Et si je buvais les étoiles ?, qu’ils développent avec l’ancien danseur de Rudra et du Ballet Malandain. « Si la dramaturgie est abstraite, il y a un fil directeur. Ils sont une société qui cherche où aller, entre lumière et obscurité. » Sur une musique originale composée par Bruno Mantovani, directeur du CNSMDP, quatre garçons, quatre filles, en demi-pointe, dans d’élégants duos qui révèlent leur maîtrise du vocabulaire classique… et sa revisite par Lopez : « A une semaine de la première, ils s’emparent enfin de leur ressenti, ils commencent à oser ! ».

# Expressivités contemporaines

Les contemporains ne sont pas en reste. Avec Roy Assaf, ancien danseur d’Emanuel Gat et chorégraphe pour la Batsheva, le ballet royal suédois ou le L.A. Dance Project de Benjamin Millepied, l’ambiance n’a rien à voir. Pieds nus, tout en anglais, dans la chaude pénombre d’un studio du Centre National de la Danse. « I want to feel you let a drop of water between your finger and your knee without popping the bubble. » Sa voix est posée, son geste rond. Il insiste sur les sensations, le ressenti, les émotions. Sur l’invitation du CNSMDP, il transmet son Girls (2014), qui éclate avec humour les stéréotypes féminins. Une pièce née du hasard – il voulait travailler sur l’altérité, a recruté 5 interprètes en auditions, 5 filles : petit à petit, ils ont creusé ensemble le féminin, l’ultra-féminin, leurs archétypes. « Mais ce n’était pas mon but, ni ici avec les élèves : j’ai envie d’échange, de dialogue, de personnalités. » Il travaille presque sans musique, amène les filles à s’aventurer dans son propos. « Find the feeling you want to show! » (Trouve le sentiment que tu veux montrer) : place à l’expressivité, aux accents qui traduisent l’émotion, plutôt qu’à une technique pure. « Elles sont très capables, très réactives. Il peut être embarrassant pour elles de se dévoiler, mais elles sont assez ouvertes pour chercher avec quelle nuance, jusqu’à quel point le faire. » Et les voilà alignées, travaillant l’ondulation de leur démarches de pin ups entre éclats de rires  et grande concentration. Sur scène pour la pré-générale, une dizaine de jour plus tard, les filles ont peu de répit sur cette pièce de trente minutes : les six danseuses (pour cinq rôles) règlent elles-mêmes la qualité de leur interprétation, la longueur de leur silence, pour que le discours soit porté et entendu. Leur maître de ballet contemporain, Silvia Bidegain, a l’œil, en l’absence du chorégraphe israélien.

Après une courte pause, le temps d’un changement de costume radical, les six danseuses du programme remontent sur la scène pour Pattern of emotions, la création qu’elles ont menée avec le Coréen Chang Ho Shin. Le Conservatoire l’a sollicité pour le plaisir du choc culturel : « Que peuvent faire des danseurs occidentaux de mouvements traditionnels coréens ? » – voilà ce que le directeur artistique du Laboratory Dance Project (Séoul), compte démontrer. « Nous vivons dans un monde qui nous bombarde d’informations qui impactent nos émotions, si bien que nous ne cessons de passer d’une émotion à une autre, en permanence. Avec les étudiants, j’ai voulu rechercher l’être véritable, profond, forcé à se couvrir de toutes ces émotions parfois factices. » Une création originale, basée sur une technique d’improvisation coréenne faite pour faciliter le relâchement de l’émotion. Cela a-t-il pris sur nos élèves ? « Elles sont plutôt réceptives à ce que je leur ai proposé, et vraiment impliquées. Comparées aux danseurs coréens, elles manquent peut-être d’initiative, de créativité : elles restent dans le cadre qu’on leur a donné. C’est d’autant plus plaisant de les voir en sortir. » Dans les fauteuils de l’amphithéâtre Pflimlin du Conservatoire, il a les yeux rivés sur les alignements, sur les visages, sur les lumières. Pattern of emotions reprend l’idée du simulacre, de l’émotion qui ne vient pas du fond, mais n’est que surface. La démarche exige une vraie profondeur d’interprétation et une grande maîtrise gestuelle pour l’exprimer. Les danseuses en sortent silencieuses, épuisées – et ce n’est sans doute pas seulement lié au rythme intensif de ces dernières semaines, pour préparer ce programme.

Dans les gradins, les applaudissements des costumières, répétiteurs, techniciens son, photographes et chorégraphes qui assistent à la pré-générale sont autant d’encouragements. C’est que cette quinzaine d’élèves de second cycle est traitée  comme des professionnels. « L’objectif de ces présentations scéniques est d’aboutir concrètement au travail de toute l’année » explique Cédric Andrieux, directeur des études chorégraphiques du Conservatoire. « Ils travaillent sur les fondamentaux, s’essaient à différentes techniques classiques et contemporaines, approchent l’improvisation et la composition, portent un regard sur leur corps en situation de travail, enrichissent leur culture chorégraphique, apprennent la temporalité des représentations. » Nommé en novembre dernier, l’ancien interprète de Cunningham et Bel entend approfondir ce rapport à la scène : si la cellule étuDiANSE disparaîtra l’année prochaine, ce sera pour être remplacée par un Ensemble Chorégraphique nouant de nombreux partenariats (Chaillot Théâtre National pour la Danse, la Maison de la Danse de Lyon, le Théâtre de la Ville…) pour que ce jeune ballet montre ses qualités ailleurs que dans l’antre du Conservatoire.

En attendant, ils nous donnent rendez-vous cette semaine pour l’audacieux programme des ces etuDiANSEs op.10, qui sera un sacré challenge autant pour les classiques, qui passeront de l’aérien très dense de Forsythe au très ancré dans le sol de Lopez, que pour les contemporains, qui devront assurer l’exigence émotionnelle des pièces d’Assaf et de Shin. Attention, les places sont en nombre très limité !


Les étuDiANSEs op.10
Du 30 avril au 04 mai 2019
Amphithéâtre du CNSMD Paris
Entrée libre sur réservation

Photos : © Charles A. Catherine. Remerciements au CNSMDP.