Subjuguée par le travail du chorégraphe Jean-Christophe Maillot, notre reporter Bérengère Alfort revient sur le programme Corpus, donné au printemps dernier au Grimaldi Forum…


Au commencement…

Le Grimaldi Forum, entre terre et mer, est là où tout commence. Conçu pour le directeur et chorégraphe des Ballets de Monte-Carlo à travers les soins de S.A.S. la Princesse Caroline de Hanovre, ce lieu se fait ici l’écrin et la preuve au carré que la danse nous fait revivre notre existence, en la colorant de joie et d’espérance.

En effet, la première partie de la soirée Corpus, confiée au madrilène Goyo Montero, nous ramène aux origines. Avec Atman, qui signifie « âme » en hindou, c’est tout le corps de ballet qui est réquisitionné pour nous faire pénétrer dans les limbes qui inaugurent notre vie. Rouge profond, noir, pourpre, la coloration des costumes évoque in fine le propos de la pièce. Les danseurs, tels de gracieux reptiles se transformant en mammifères pris entre ciel et terre, se meuvent à même le sol pour finir par se lover dans de somptueux mouvements aériens. Or, c’est peut-être la souffrance qui est, encore, de mise, en résonance avec les premiers versets de La Genèse. « La terre était informe et vide ; il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, mais l’Esprit de Dieu planait au-dessus des eaux. » Et, grâce à la seconde partie du programme Corpus, l’attente de la lumière, qui est déjà promesse, advient.

Car, de facto, Maillot signe avec Core Meu un opus rayonnant, resplendissant de joie retrouvée. Au cœur du plateau, la présence d’Antonio Castrignano et Taranta Sounds participe de plain-pied à la jubilation d’un ballet où chacun des interprètes a la part belle pour exprimer sa foi en la danse. Et Dieu sait que Maillot aime ses danseurs, accessoirement en leur donnant d’affectueux surnoms reflétant leur charisme scénique, comme par exemple « Moustique » à la gracile Anne-Laure Seillan, pour ne citer qu’elle… En écho à la manifestation participative « F(ê)aites de la danse ! », Core Meu pourrait bien être un ballet blanc, quoique hommage moderne à la tarentelle (mais loin des sentiers battus et rebattus de beaucoup de tentatives de cet ordre). Les voiles qui obscurcissent les visages tombent, les corps se mettent vite à exulter, à respirer, à nous emporter, à nous enlever dans l’ivresse heureuse de la liberté retrouvée. Menée tambour battant, la chorégraphie n’est pas sans rappeler, à l’heure où le chorégraphe célèbre 60 ans d’existence, Opus 40, dont la jubilation quadragénaire provoquant éternellement l’allégresse avait pu surprendre maints spectateurs.

Parfois sombre, comme dans Entrelacs ou D’une rive à l’autre, mais toujours sensuelle, la gestuelle de Maillot se fait ici déclaration d’amour. D’un érotisme ancré dans la révélation – joyeuse. Pas de temps mort, pas de pathos, une danse à couper le souffle. Souffle néanmoins ramené à la reconnaissance de ce qui nous lie, la lumière. « Que la lumière soit ! (…) Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres. (…) Dieu vit que cela était bon. » Et c’est bien par-delà la clarté méditerranéenne, tant chérie de Nietzsche à l’heure où il se confronte amoureusement au Christ, au cœur de l’union gracieuse et véloce des corps, que Maillot signe une pièce de maître. De ballet. « It’s only ballet ! », dit-il avec son amie Caroline, en aveu d’humilité. Vraiment ? Car saurions-nous croire en un Dieu qui ne s’entendrait pas à danser ?

Photos : Atman © A.B. / Ballets de Monte Carlo