En imaginant sa Coppél-i.a., non, le chorégraphe Jean-Christophe Maillot n’a pas livré une énième « version » de plus du ballet d’Arthur Saint Léon, ni une interprétation oiseuse de la partition des valses et mazurkas de Léo Delibes. Il a créé, littéralement, sa poupée.


Mais il y a tellement davantage. Il faut commencer par parler des danseurs. Un corps de ballet entre fidèles et sang neuf au summum de son enthousiasme, un Coppélius incarné par Jaeyong An qui relève du sex symbol plutôt que du pervers pathologique, une Swanilda, la parfaite et bien vivante Alessandra Tognoloni qui tient autant du cygne blanc que d’Effie, la fiancée de terrestre du James de La sylphide, un Frantz pris entre deux feux à l’instar de Siegfried, mais ici face à un Rothbart Coppélius, le parfait Alessio Scognamiglio, fasciné, hélas, par l’héroïne éponyme de cet « opus 60 », si je puis dire, la plus que parfaite Katrin Schrader.

En étroite collaboration avec son frère Bertrand Maillot à la composition musicale originale, cristalline, affolante de délicats sons évoquant nos bips de smartphones ou nos notifications d’ordinateurs, ou encore Aimée Moreni à la scénographie blanche comme notre monde aseptisé, avide de l’éradication des bactéries ou virus technologiques, et à la création des costumes futuristes mais dans la lignée du ballet blanc du XIXème siècle, Maillot signe ici une œuvre qui fera fureur en Asie, par exemple en Chine où elle sera présentée… Quant aux Etats-Unis, ils feraient bien d’en prendre de la graine, pour m’exprimer vulgairement. Au-delà de la thématique obvie de l’intelligence artificielle, de la manipulation affective, du fantasme pour une perfection qui n’existe pas et appartient donc à la mort ou au photoshop, ce qui revient au même, Maillot prouve, s’il en était encore besoin, qu’il est le chorégraphe du Rocher scrutateur de notre répertoire, pour ne pas dire patrimoine des amoureux, des passionnés, érudits comme novices.

Il y a du « White Swan » en ceci que le traitement de Coppélia met en avant le cygne blanc, la sentimentale Swanilda, plutôt que son pendant pas tant maléfique que fruit d’un maléfice ou d’une malédiction, qu’est la poupée extra-terrestre. Il y a aussi du Taglioni : sa Sylphide, inaugurant le romantisme chorégraphique, meurt d’être enlacée par un amant terrestre. Il y a du Noureev, à travers la pantomime brillante de l’Acte I qui expose, explose, explique et théâtralise tout le déroulement esthétique. Un Acte I qui s’achève dans une peur panique pour nous, spectateurs apeurés qui peinons, pour une fois, à rallumer nos portables avant l’entracte.

Il est question, en effet, en ce premier volet de l’œuvre, d’une attraction désastre pour ce qui n’existe pas, sinon virtuellement, et nous fait oublier la vie, l’amour, la promesse aurorale du mariage ou les baisers volés. Ce qui suit et stylise définitivement la fin du ballet relève d’une ambivalence savamment orchestrée, laissant le choix au spectateur de se décider de ce qui est dit. « Il faut toujours laisser quelque chose à penser au lecteur (…). Le style, c’est l’homme », écrivait Gide. Celui-ci n’aurait pas renié l’issue du spectacle incandescent de Maillot, où Coppélius se trouve à terre (meurt qui doit mourir ?), Coppél-i.a. en apesanteur angélique mystérieuse, Frantz et Swanilda peut-être divinisés par la victoire de la vie, la vraie, celle des confidences, du partage, de la nourriture terrestre, du vin et des larmes. Victoire ?

A vous d’en décider. Car on ne sort pas indemne de cette création poétique. Où rien n’est univoque, ni manichéen dans la candeur ou la manipulation perverse des personnages. Nous sommes tous, autant que nous sommes, pétris de contradictions. Et Maillot nous le rappelle à travers le plaisir d’une danse libre, légère, puis plus éloquente de choses que l’on tait d’ordinaire. Des pointes sensuelles, des tours au pinceau, des placements de bras jusqu’aux doigts qui tiennent de l’épaulement de l’âme de la maison, la magistrale Bernice Coppieters qui n’est jamais bien loin du maître… Tout cela pour nous embarquer dans une romance noire peinte paradoxalement en blanc immaculé qui me ferait presque honte de vous offrir cette modeste chronique non manuscrite. Merci à Maillot de nous donner ce scrupule – armé de son subtil sens du Beau.

Photographies © Alice Blangero.

Vu au Grimaldi Forum – Monaco
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