LE LAC DES CYGNES À L’OPÉRA DE PARIS : SUBLIME TRIADE



En janvier 2018, la journaliste, auteure et chercheuse Bérengère Alfort s’était entretenue avec la toute nouvelle étoile du ballet de l’Opéra de Paris, Valentine Colasante. Très attendu, le Lac des Cygnes monté cette saison à l’Opéra de Paris était l’occasion de voir l’étoile s’épanouir.

Sans vouloir plagier Heidegger dans Bâtir Habiter Penser, sa distinction entre « loger » et « habiter » tombe à point quant à ce que la salle de l’Opéra Bastille a eu la chance immense de voir. « Habiter » l’espace, au contraire du simple « loger », revient à penser – ici, danser.

Avec la prise de rôle de Valentine Colasante, je m’attendais à l’excellence, certes. Mais j’ai vu l’exception. C’est-à-dire le cygne. Le blanc et le noir. Pudeur, fragilité, vulnérabilité face au sort, et force de la fureur, victoire de la cruauté. Son abattage technique, quant au coda de l’Acte III, m’a littéralement bluffée. Mais pas seulement : elle y montre qu’elle est une grande Etoile, à l’heure même de sa prise de rôle. Les fouettés d’Odile, c’est déjà quelque chose, quelque chose qui m’enivre et me ravit au sens mystique, mais Valentine Colasante a, ce faisant, le regard d’une tueuse. Tueuse du rêve de rédemption de la pauvre Odette, qu’elle incarnait à l’Acte II, et dès le Prologue. Si le critique Clive Barnes écrivait à propos de Marie Taglioni qu’il voyait « danser non pas une femme, mais une âme », ici, j’ai été face à une évidence : Valentine Colasante incarne, est le cygne, les deux cygnes, habite l’espace. Son corps musculeux et délié est tour à tour animal blessé et « bête blonde », telle que Nietzsche l’entendait des prédateurs cruels.

Face à elle, Hugo Marchand est un Prince Siegfried qui tient du gendre idéal à l’Acte I, de l’amant conquis à l’Acte II, de l’homme séduit par le Mal à l’Acte III et, enfin, du repenti à l’Acte IV. Il rend le plus vibrant hommage qui soit à Noureev qui, en créant sa version du Lac, entendait faire la part belle non seulement aux lignes du corps de ballet (qui, ici, est à son meilleur jour), mais aussi à l’homme, dont il a sublimé le rôle, de simple faire-valoir, parfois, à une partition de haut vol. La technique pointue en est un volet – et Hugo Marchand nous époustoufle déjà en ce sens, par ses tours, ses sauts, ses rondes. Mais cette Etoile-là a aussi et surtout un sens aigu de l’interprétation de tous les aspects de la virilité, depuis la candeur amoureuse jusqu’à l’imploration du pardon, en passant par la faiblesse du sexe dit fort de se « faire avoir », alors qu’il répond à l’appel maléfique d’Odile par un brio tant gestuel que théâtral.

Mais que dire de Thomas Docquir, dans son jeu ébouriffant de Wolfgang et de Rothbart ? Lignes parfaites, placement impeccable, technique au sommet ; ce détenteur du mal, qui tient captive Odette et est le bras droit de la séduction d’Odile, est un soliste d’exception. Un oiseau bleu de La belle, et, ici – l’oiseau noir. Vous l’aurez compris, cette représentation du Lac est plus qu’une « représentation ». Elle est habitation présentative. Mais il y a plus encore. Rien qu’à resonger à l’issue du ballet blanc, qui met fin au rêve d’Odette, par le règne de Rothbart, l’éternel remord de Siegfried, les larmes qui ont coulé en assistant au départ (comme on le dit de la mort de ceux qui nous sont chers) du cygne blanc, me reviennent. Si Nietzsche avait raison de « ne croire qu’en un Dieu qui saurait danser », son Zarathoustra est entraîné par là-même par un désir de « larmes et de chansons ». Tel n’est pas le moindre atout de ce trio tour à tour infernal et empreint de grâce.

Comme une représentation. Rien qu’à resonger… à cette fin sinistre du ballet blanc, qui mettait fin au rêve d’Odile par le règne de Rothbart, l’éternel remord de Siegfried, les larmes qui coulent en assistant au mariage (on dit ainsi la mort des gens que nous aimons) et à l’adieu du cygne blanc me reviennent. Si Nietzsche avait raison de « croire seulement en un Dieu qui saurait danser », son Zarathoustra est entraîné par là-même par un désir de « larmes et de chansons ». Tel n’est pas le moindre atout de ce trio tour à tour infernal et empreint de grâce.

Sylviane Coupeau-Boutry, Le Quotidien de Paris, 31/10/1974 : «Un grand motet pour Rothbart… La danse moderne qui s’exprime par les corps des trois protagonistes du drame. Enchaînements rythmés, suspensions dramatiques où l’attitude devient une figure de style. Ce n’est pas inintelligible. Jusque dans cette langue d’aujourd’hui, cet art de la danse reste un langage qui exprime des émotions.»

Yves Albert, Le Journal du Dimanche, 2/11/1974 : «Le ballet nous est présenté comme une fable où le héros est remplacé par trois hommes et là-dessus on peut remarquer que la variante permet à Ustra de faire preuve d’un talent certain… Tout au long du ballet on trouve les traces visibles qu’a pu avoir Erik Satie sur le travail scénique.»

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