« MOTO CROSS » DE MAUD LE PLADEC



Maud Le  Pladec est depuis peu directrice d’un Centre chorégraphique national (à Orléans). Paradoxalement, c’est le format modeste d’un solo qui marque, artistiquement, ce moment clé. Mais quel solo ! Au début, on le croirait tout autobiographique, façon années d’enfance auprès d’un père fana de moto-cross, DJ de disco-mobile, fantasmant sa fille en danseuse à tutu. Maud Le Pladec incarne cela sous une combinaison de motard, dans une gestuelle mécanique et viriliste.

Mais sa danse s’amplifie. Combinaison remisée, de plus en plus profonde, son énergie sourd, émerge, se densifie. La danseuse sort d’elle-même. Au-delà d’exprimer une identité composite et instable – ce lieu commun du moment – Maud Le Pladec agrippe le monde, l’époque, la secoue, autant qu’elle s’en laisse bousculer. Moto-cross est un solo combattant. Il ramasse sur un podium – quasiment un ring – la ferveur populaire d’où vient aussi cette chorégraphe contemporaine savante.

L’éclairagiste Eric Soyer l’accompagne, de lumières extirpées dans la chair. Depuis sa plateforme, le DJ Julien Tiné distille une bande-son sophistiquée, entre variétoche, pop cold-wave, et très fortement la techno, que Maud le Pladec aura chevauchée dans son parcours de vie. Elle la revit ici, près de la transe ; au final, la restitue au public, plein feu. A son attention habituelle pour la musique, elle rajoute aussi des mots, coulés avec Vincent Thomasset, où sonne l’aridité politique de l’époque traversée. Décidément, rien d’anodin.

Ce solo était créé aux Subsistances de Lyon, pour la manifestation Le moi de la danse. Soit, pour cette pièce, un intitulé parfait.

Moto-Cross est programmé les 30 et 31 mars à Vitry-sur-Seine dans le cadre de la Biennale de danse du Val-de-Marne.

Ala Maison de la danse, un lieu pleinement adapté pour recevoir l’extraordinaire force de cette interprète.

Jérôme Gac : « Dans le travail que j’ai réalisé avec Maud Le Pladec pour Moto-Cross… J’enregistrais régulièrement ses mouvements et, au moment des choix, elle restituait trois compositions : une improvisation globale à partir de ce qu’on avait fait avant ; une composition basée sur les enregistrements dont certains passages étaient repris tel quel, d’autres déformés ; une composition basée sur les enregistrements où seuls des points fixes étaient repris tel quel. »

Un exercice de style auquel je n’aurais pas pensé, à lire avec admiration et envie. La difficulté pour moi ne vient pas du travail en studio – qui me paraît heureusement prendre toute sa place – mais plutôt d’en faire la synthèse avec le public créant ainsi un contrat aussi compliqué que passionnant. Jérôme Gac adore les tables rondes, il l’a dit : il serait donc sot de ma part de ne pas lui proposer une table ronde ici. Plus précisément le projet me semble ouvrir à la question du mixage (au sens électroacoustique du terme), en proposant un dispositif qui est plutôt carré que « mix » (le rapport étant parfois plus de 6 contre 5) et en posant des questions sur les relations multi-instrumentistes, ceux-ci poussés aux limites de leurs possibilités instrumentales et méliques.

C’est donc à la fois la multiplicité des regards techniques, émotionnels et perceptive du matériel sonore qui devrait nous faire accéder au cœur du son.

Cet article ne sera pas un mode d’emploi de l’instrument ni même une réflexion sur le projet en tant que tel (qui plus est en deuil de Jérôme Gac). Il ne servira en aucun cas à reproduire les expérimentations présentes sur le disque car seuls les protagonistes pourraient alors y parvenir. L’objet de ce compte-rendu est plutôt de faire le lien avec les implications du travail développé par les multi-instrumentistes çà et là dans la musique moderne contemporaine. Un rapide tour d’horizon des protagonistes étant fait, on peut s’intéresser à ce disque comme production concrète alliant une réflexion technique approfondie sur le matériel sonore et un travail mélodique fortement inspirée des musiques improvisées contemporaines.

Avant toute chose, pensons au format électroacoustique c’est-à-dire à une musique dont la production est partiellement ou entièrement effectuée par des instruments électroniques. Si on prend l’exemple du travail de François Bayle, il suffit d’écouter les premiers enregistrements qu’il a fait pour le compte du Groupe de Recherches Musicales afin de se rendre compte que son approche était alors très différente puisqu’elle possédait une démarche plus expérimentale et basée sur des associations d’objets sonores électroniques.

François Bayle est d’ailleurs l’un des musiciens qui se rapproche le plus d’une telle démarche puisque ses enregistrements incontournables, comme « Synthèse », « Hétérozygote » ou encore « Substitutions », ont largement fait évoluer les règles du jeu et permis à ceux-ci de trouver leur place parmi les musiques improvisées contemporaines.

Mais comment situer cette œuvre dans la grande famille qui regroupe autant de nouveaux compositeurs que de musiciens électroacoustiques ou expérimentaux ?

D’un côté, elle est intimement liée à l’esprit qui règne dans les années 70 et particulièrement en France sous la direction artistique de François Bayle puisque le premier morceau est basé sur une phrase musicale extraite d’un concert donnée par Iannis Xenakis au Musica Festival de Strasbourg.

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